C’est à la terrasse du bar de l’hôtel Crillon, place de la Concorde, que se déroulera l’entretien avec Sergio Pizzorno et Tom Meighan, les deux têtes à penser de Kasabian. Tom est affable, parle beaucoup ou ne parle pas. Bien que lourdement cernés, ses yeux ne quittent pas ceux de son interlocuteur. Son débit de parole est rapide, toujours très imagé. Sergio, en revanche, est presque taciturne et il me sera difficile de lui arracher des phrases complètes, même si, à quelques reprises, il s’avérera étonamment volubile. Surpris de les voir à l’affiche d’un concert pour la paix, j’attaquerai l’interview sur ce point précis…
Vous pensez que les organisateurs du Peace One Day savent que vous avez écrit des trucs du style « te trancher la gorge » ou « je plaide l’homicide » ?
Sergio Pizzorno : peut-être, ouais, qui sait ? Plus sérieusement, nous ne sommes pas un groupe de personnes paisibles, mais tu sais, nos concerts sont un rassemblement, les gens prennent du bon temps. On supporte le message de paix, bien sur, qui peut soutenir la guerre ?
Tom Meighan : les paroles de « Vlad The Impaler » que tu cites c’est des trucs punk mais on n’est pas des individus énervés dans ce sens là. Ne vas pas chercher le sens trop loin tu sais…
Avant le rock créait la rébellion, aujourd’hui vous jouez pour la paix. C’est dans l’ordre des choses ou l’esprit du rock est-il tout simplement mort ?
Sergio : il n’y a plus beaucoup de bons groupes de rock tu sais. Il reste Kasabian, et peut-être quelques autres. Je n’y ai pas vraiment réfléchi, mais je me dis que les gens ne trouvent peut-être plus de sens au rock.
Tom : pour moi, c’est Internet mec. Aujourd’hui, la bonne musique est dévaluée du simple fait que tu peux la télécharger en trois clics. Depuis les années 60, tu achetais la bonne musique, et la mauvaise, poubelle. Aujourd’hui, tout a la même valeur.
Sergio : mais surtout, les gens aujourd’hui ont peur d’assumer leurs opinions et d’être eux-mêmes, que ce soit le public ou les groupes, et dans ce cas c’est pire.
Tom : ouais, des tas d’entre eux pensent à leur carrière, et leurs choix sont déterminés par ce que le public est censé attendre.
Puis de toute façon, le rock marche toujours avec les déviances de la société.
Tom : t’as raison, début 60, fin 70, il y avait une ambiance générale, un truc de société. Aujourd’hui c’est beaucoup plus personnel, c’est l’ère du « tout pour soi » et de la technologie non ? Il y a quelques bons groupes de rock qui marchent, peu à vrai dire, le rock n’est plus la musique du peuple.
Sergio : et c’est triste, parce que j’ai quand même l’impression que la société marche toujours aussi mal que dans les périodes où le rock a bien fonctionné.
Et la fin d’Oasis, c’est un symbole non ?
Sergio : ça fait bizarre. Mais on les remercie d’avoir fait ces albums, ils vont chacun aller de leur côté, monter leur truc. Liam a sa marque de fringues, Noël devrait continuer en solo. Ce sont des potes tu sais, mais on n’a pas parlé de ça avec eux, on parle de foot, de tout ce que tu veux, mais pas de ce genre de trucs.
Comme Ray Davies avec Londres ou le Dead avec San Francisco, êtes-vous attachés à Leicester, ça vous inspire ?
Tom : il y a quelque chose à propos des groupes du Midlands je crois. Il y a eu des groupes énormes, Led Zeppelin, Black Sabbath. On n’a pas énormément de trucs en commun avec eux, à part peut-être dans l’attitude. Faut pas oublier Slade aussi. C’est le truc du Midlands, en Angleterre quand tu parles de rock, les gens pensent souvent au Midlands.
Justement, Ray Davies avait dit, dans une vieille interview, qu’il a monté les Kinks juste pour échapper au cercle infernal « école, mariage, usine, mort ». Et vous ?
Sergio : au début, ouais. Mais dès qu’on a commencé à s’y mettre, de toute façon, il n’y avait plus aucune alternative : c’est ce qu’on voulait faire. Les choses se sont ensuite enchainées assez vite, exactement comme il le fallait. Cela dit, on travaille beaucoup, on est souvent vus comme des lads, et c’est un truc qui m’énerve au plus haut point.
Maintenant, avec quelques mois de recul, vous pensez avoir pris une nouvelle dimension avec cet album ?
Sergio : carrément. Mais c’était pas vraiment réfléchi en fait, on voulait juste faire ce nouveau disque et point. Tu sais on tourne pas mal, donc notre tête est à ça en ce moment. On va finir de tourner, prendre un peu de bon temps, et retourner en studio. On voit les choses de loin, on les ressent plus qu’autre chose. Mais du fait qu’on est presque comme un gang, comme c’était le cas à l’origine, on se donne tous beaucoup de confiance, parce qu’on a tous confiance les uns en les autres. Ça se ressent dans nos albums, dans nos concerts, dans nos interviews et dans la vie.
Vous vivez toujours tous ensemble au fait ?
Tom : non, c’était nécessaire qu’on arrête, tout se serait cassé la gueule sinon. Mais à l’époque c’était dingue, tu peux même pas t’imaginer. On a vécu les meilleurs moments de notre vie, à fumer des trucs, faire de la musique. On avait pas encore sorti de disques, et avec ça il y avait le risque que tout parte en sucette, qu’on n’arrive à rien parce qu’on n’avait pas encore donné un seul concert. Et au lieu de ça, notre son a pu s’épanouir, ça a marché. Au final, la maison de disques payait le loyer de notre baraque, on dormait tous dans la même chambre, et une fois par semaine ils nous envoyaient une femme de ménage pour tout nettoyer. Tu vois un peu le truc…
Et maintenant, vous donnez des interviews dans des palaces à Paris.
Tom : putain mec c’est magnifique ! J’aimerais faire l’amour ici pendant vingt-quatre heures non stop.
Ouais, si t’y arrives…
Tom : oh ouais, t’as raison. Peut-être pas, mhhh… tu dirais quoi de vingt-quatre minutes ? Ou quatre minutes ?
Ah ouais, paraît que les rockstars sont de bons coups.
Tom : tu nous as eus man (rires) ! (à ce moment là, je sors une cigarette de son paquet)
Sergio : qu’est-ce que tu fumes mec ?
Tom : ah, il fume des Chesterfield. Ces clopes-là puent c’est infernal (il se sort une Marlboro Light). Au fait, tu viens nous voir demain au Peace One Day ?
Normalement ouais. Vous jouez quatre chansons c’est ça ?
Tom : ouais, c’est pas juste tu trouves pas ? On aurait aimé jouer plus. On jouera « Where Did All The Love Go », « Fire », « Underdog », plus une ancienne, on n’a pas encore décidé.
Lenny Kravitz passe, mais vous connaissez les autres ? Charlie Winston, Ayo, Keziah Jones…
Tom : t’ah, Charlie Winston, ce que ce mec fait est horrible. J’aurais rien dit si tu m’en avais pas parlé mais bon, voilà, c’est dit. J’ai bien envie de voir Lenny Kravitz en revanche. J’aime plus ce qu’il fait aujourd’hui, mais il était vraiment cool au début de années 90. Ce type est devenu un produit, tu vois ce que je veux dire ? Une machine ou un truc du style.