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Les Shades: « Comme des guerriers au moment de rentrer en studio »

Les Shades © D.R

Les Shades © D.R

Après un premier album plus efficace que maladroit mais qui n’évitait pas certaines erreurs de jeunesse, Les Shades signent avec « 5/5» un disque irréprochable, mélodiquement imparable et maîtrisé de bout en bout. Rendez-vous est pris autour de quelques bières.

Inutile de se battre face aux esprits chagrins et / ou aigris qui continueront, pour quelques années encore, à ne voir chez Les Shades que des apprentis rockeurs n’ayant jamais digéré le premier album des Libertines. D’ailleurs, préférer les Strokes n’est pas leur seule qualité. On en compte une bonne dizaine sur leur deuxième album, qui n’a pas quitté la platine depuis son arrivée dans la boîte aux lettres. Crions au scandale: ces mecs savent écrire des chansons, et ne se privent pas de dire un peu de mal de Sonic Youth. Deux très bonnes raisons d’adhérer à leur cause.

Lors de votre concert au Nouveau Casino, vous avez presque expédié les titres issus du premier album…

Hugo: On a mis les morceaux dans la même ambiance que ceux du deuxième. On ne les a pas expédiés, d’ailleurs si on ne voulait pas les jouer, on ne les jouerait pas. Chaque membre du groupe a choisi le titre du  « Meurtre de Vénus » (premier album sorti en 2008 chez Tricatel, ndlr) qu’il voulait jouer sur scène. Ce sont des chansons qu’on aime, mais que l’on voulait mettre à la sauce du deuxième album, avec les mêmes arrangements. Résultat, on a tronqué des trucs. Sur « 5/5″, on a bossé avec Frank Redlich, qui nous a aidé à couper ce qui lui semblait artificiel. Et nous avons donc réarrangé les morceaux du premier album dans cet esprit là.

Benjamin: Si on ne joue pas des titres comme « Vénus » ou « Au Crépuscule », c’est parce que cela ferait bizarre de les jouer au milieu des nouveaux titres. Et certains titres du premier album nous plaisent moins avec le recul. « Vénus », par exemple, déjà au moment de rentrer en studio, nous nous en étions éloigné, de ce côté un peu sucré, naïf.

Justement, comme ça s’est passé en studio avec Frank ?

Benjamin: Avant de travailler avec Frank, il fallait être sûr d’être sur la même longueur d’onde. On voulait un album qui groove, avec des refrains fédérateurs, quelque chose d’accessible. Après, au niveau de la conception de l’album, nous ne pensions plus aux discussions que nous avions eu au préalable. Humainement et artistiquement, nous étions sur la même longueur d’onde, on pouvait donc se concentrer sur les chansons et l’émotion qu’elles nous procuraient. Pour le morceau « La Diane », on a enregistré presque cinq ou six versions avant d’arriver à celle de l’album. Et c’est sur son avis que l’on évoluait, autant que sur ce que l’on ressentait. Frank avait son mot à dire sur tout, mais nous étions de toute façon tous d’accord les uns avec les autres.

Hugo: Durant les quatre ou cinq mois qui ont précédé l’enregistrement, Frank était quasiment le sixième membre du groupe. On ne se contredisait jamais. S’il trouvait un son moyen, moi aussi, et inversement. Il a été vraiment fort, et c’est pour ça que nous lui avons fait totalement confiance. On n’a refusé aucune de ses propositions, et elles se sont toutes révélées parfaites.

Etienne: Son mot d’ordre était bien sûr que nous avions toujours le dernier mot, et il ne nous a jamais imposé le moindre sacrifice.

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Ce deuxième album s’est-il fait en réaction au premier, et à certaines critiques qui ont été formulées ?

Hugo: Sur le premier disque, nous avions été trop bavards, les titres étaient trop riches.
Victor: Mais nous n’avons pas tellement testé ces morceaux en live, sauf peut être à la Cigale, à la fin de notre tournée.
Hugo: Ce disque était avant tout une remise en question personnelle, on voulait en faire une rupture par rapport au premier. J’ai fait écouté l’album à mon voisin, et il m’a tout de suite dit que ce n’était plus le même groupe.

Benjamin: Je me souviens d’une interview de Josh Homme, des Queens Of The Stone Age, qui répondait à un journaliste qui lui faisait remarquer qu’il ne criait jamais que s’il hurlait derrière un micro, il sonnait comme une petite fille. Pour moi, au niveau du chant, ce mec est un modèle, et qu’il dise ça, ça m’a conforté dans l’idée que je n’avais pas à hurler pour dire des choses fortes, ce que je faisais beaucoup à l’époque du premier album. Il a d’ailleurs été enregistré peut être deux ou trois tons au dessus de ma voix. Et j’ai appris à chanter de façon naturelle, sans les tics du rock français à la Saez, un peu maniéré. On voulait que ce soit le plus neutre possible, pour que la voix soit belle à entendre. La rage adolescente est bien là, mais ne s’exprime plus de façon maladroite et bancale.

Tu me parlais de Queens Of The Stone Age. C’est une grosse influence ? Trop grosse peut-être parfois ?

Benjamin: Le fait de faire de la musique a orienté mes goûts musicaux. J’écoute énormément de rap, mais je serais incapable d’en faire. Je me sens détendu en écoutant du rap car je sais que je ne suis pas en concurrence avec ces mecs là. Je peux donc essayer de retranscrire avec les Shades ce que j’aime dans la musique, sans être bloqué. Bien sûr, quand tu vas voir Queens Of The Stone Age en concert, tu ne peux pas t’empêcher de te demander à quoi bon faire de la musique, vu que ces mecs là existent. Mais au final, on n’écoute pas tant de musique que ça, et surtout, on écoute de tous les styles musicaux. En studio, il n’y avait aucune référence, pas un seul nom de groupe n’a été cité.

Victor: De toute façon, en essayant de singer, on est mauvais.

Benjamin: Sur le premier album, on voulait être les Strokes. Et Bertrand Burgalat (patron de Tricatel, ndlr), nous a toujours aidé à ne pas nous laisser emprisonner par nos influences.

Votre album s’ouvre avec « C’est La Guerre ». Tout un programme…

Benjamin: Ca parle de l’industrie du disque, mais pas que. Aujourd’hui, c’est dur de se sentir bien dans la société si tu es jeune et un minimum lucide. Écrire des chansons d’amour naïves, c’est super, mais vu l’époque, c’est un peu être à côté de la plaque.

Hugo: Et quand il écrit des textes comme celui là, c’est parce qu’il sait qu’on partage la même vision. Parler d’amour en étant pertinent, c’est dur, et en plus, ça ne le concernera que lui, dans son amour, et pas le reste du groupe. Un titre comme « C’est La Guerre », c’est le ressenti de cinq mecs qui ont vécu tellement de choses qu’ils se sentent comme des guerriers au moment de rentrer en studio. Pour revenir aux chansons d’amour, aujourd’hui trop de gens en ont fait leur fond de commerce, et écrivent des titres chiants. Tout le monde sait de qui on parle, je ne citerais pas de noms.

Benjamin: Il y a des choses plus importantes à évoquer. Et ce titre part d’un postulat certes très naïf, mais aujourd’hui, tout est bloqué, les gens sont conservateurs, et c’est dur de sortir du lot.

Vous avez bien gardé quelques idéaux par rapport à vos premiers concerts, quand vous avez monté un groupe pour draguer les filles ?

Hugo: Au début du groupe, et même au moment d’enregistrer le premier album, nous avions cette naïveté de croire que si tu avais une bonne chanson, cela suffisait pour que ça marche. Que tu n’avais besoin que de ça pour passer à la radio et pour remplir les salles. Alors que non, c’est pas aussi simple. Aujourd’hui, on est chez Sony, une major. On pourrait penser que c’est une fin en soi, mais bien sûr que non.

Etienne: Nous avons gardé les mêmes ambitions, on continue de faire ce qui nous plaît. Mais on comprend mieux le milieu de la musique. De plus, on connaît mieux nos limites aujourd’hui, on sait que l’on ne va pas faire des morceaux de huit minutes, qu’il y a déjà assez à faire sur trois minutes. On maîtrise mieux notre musique aujourd’hui.

Benjamin: Ca me fait penser à Nicolas Ungemuth, qui dans le magazine Rock’n'Folk avait qualifié Sonic Youth de tâcherons fans de Coltrane. Tu peux tout voir dans ce sens là, et c’est dur de faire ce qu’ils font, mais nous sommes plus attirés par le gros refrain qui est repris en choeur par le public. On ne veut pas que les gens regardent leurs montres. D’un point de vue mélodique, nos maîtres sont Queens Of The Stone Age, les Strokes, Arcade Fire, MGMT.

Hugo: Ce sont les groupes fédérateurs de notre génération.

Benjamin: On pourrait citer des groupes inconnus, mais on est assez sensible au côté générationnel de la musique, quand tu vas voir un concert et que tu as le sentiment de faire partie d’un mouvement plus large.

Hugo: Ca ne nous empêche pas d’aimer des groupes plus confidentiels, mais ce qui fascine réellement, ce sont des groupes comme eux, qui proposent quelque chose de réellement ambitieux, et remplissent malgré tout des salles comme le Zénith. En France !

Benjamin: De ce calibre, avec un tel potentiel, chez nous, il n’y a vraiment eu que AS Dragon.

Hugo: On n’a rien contre Noir Désir, mais on n’a pas vécu les plus belles années de ce groupe.

Benjamin: Et aujourd’hui, en France, il manque un artiste, un groupe générationnel. On essaye d’avancer en ce sens là. C’est un but en soi.

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