C’est l’histoire d’un trio apparu il y a quelques années sur la scène parisienne à un âge où d’autres sont au lycée. Les groupes pullulaient alors à Paris, étrangement évangélisés aux rites de la musique binaire avec blouson de cuir en option par les Libertines et les Strokes. Aux bons endroits, fréquentant les bonnes personnes, les Tatianas ont su assez vite se trouver des plans de dates intéressantes et prestigieuses, notamment une invitation en tournée française par les Anglais de Razorlight. Tout cela sans même avoir de disque à vendre ou un enregistrement autre qu’une démo. Passé cela, le groupe a un peu disparu de la circulation. Les voici de retour avec un album surprenant, attachant et déjà bien meilleur que tout ce que Razorlight a pu enregistrer. Blague mis à part, les Tatianas était il y a encore peu un groupe peu soucieux de toute notion d’arrangements ou de production un peu élaborée. Pierre Hesling, chanteur-guitariste, explique quel est, pour lui, le chemin qui mène un jeune chien fou de la scène parisienne à la réussite d’un album: « Je me suis moi-même mis au pied du mur. À 16 ans, je voulais fuir l’autorité et les méthodes qu’on m’imposait chez moi et à l’école. Je me suis pourtant rendu compte que pour continuer, on devait créer notre propre discipline. On vient tous de banlieue (parisienne, le Val de Marne, ndlA.), ce qui fait qu’on s’est beaucoup ennuyé. »
Sur l’album, une chanson comme “Night Is My Confidante“ recèle de ce blues banlieusard attachant. Une oreille distraite y entendra un style proche des Libertines de “Music When The Lights Go Out“, mais les Tartianas on l’intelligence de ne pas chercher à s’aligner sur la suffisance toute britannique du duo Barât/Doherty. Les chansons des Tatianas sont ici ramassées à un tempo écoutable et laissant s’exprimer la mélodie. Elles ont le mérite de ne pas jouer la carte “garage à tout berzingue“ histoire de montrer qu’on est un groupe qui fonce. L’influence Libertines pourtant, pas de problème, ils l’assument : « Le déclic, ça a été les Libertines. Ils nous ont donné envie de le faire. En tous cas, ils nous ont signifié que c’était possible et logique de se présenter devant les gens pour jouer sa musique. C’est bizarre mais sans eux, on n’aurait pas osé. Après, on a dû apprendre beaucoup d’autres choses. L’enseignement principal reste sûrement de ne pas devenir spectateur de son propre groupe. Il faut toujours rester acteur. Même si des gens t’aident, mieux vaut te faire des reproches à toi qu’en faire aux autres alors que toi tu n’as rien foutu. »
THE TATIANAS : “I’M A SWINE“ (2010)
Tout à fait franchement, au fil des écoutes de Verses & Verve Or The Lost Causes, on ne peut que célébrer le charme et la légèreté du disque. Bravo à Ludvig Anderssen, producteur du disque qui a fait venir le groupe à son studio de Stockholm. Il a demandé du tri et du travail sur des chansons trop étrennées dans les bars et clubs, qui avaient besoin d’être reprises comme de vieux vêtements : « Ce sont des morceaux écrits il y a longtemps, mais que nous avons aussi dû apprendre à incarner sur scène. On s’est basé dessus pour évoluer et ne pas répéter nos erreurs. Ils restent intéressants pour leur qualité de premiers morceaux écrits sans trop se poser de questions. Avec notre producteur, nous nous sommes mis d’accord pour travailler un album à vocation populaire dans le bon sens du terme. On était décidé à ne pas faire que du rock et il fallait donc soigner les ballades, leur donner de l’importance. Du coup, plus qu’en faisant du rock, ça nous a rendu de l’excitation à faire de la musique. »
Difficile de ne pas mentionner pour finir l’improbable irruption de Benny Anderssen, oui celui de ABBA, qui vient jouer de l’accordéon sur la très belle dernière chanson du disque, “Postcard From Stockholm“. Cette dernière sonne comme un accomplissement pour le groupe qui, sur ce disque, affirme ses envies et son identité. Un amateur de vrai pop music à guitare saura y trouver son compte sans y chercher un copiage des Anglais. Aussi bizarre que ça puisse parraître, ces chansons se situent indiscutablement en France. On y ressent l’ennui, la mélancolie et l’âme autant désabusée que généreuse qui caractérise une bonne partie de la jeunesse de ce pays. Le meilleur disque de pop française en anglais depuis des lustres ? Oui, on signe.
CD : The Tatianas : “Verses & Verve Or The Lost Causes“ Moby Dick/Burning Bridges /Musicast
The Tatianas en concert le jeudi 10 juin 2010 à la Boule Noire (Paris XVIIIe). Première Partie : Eldia.