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INTELLO POP 12


« Oui, il y a bien une musique noire ». A l’heure où Orelsan rappe à Caen, où les Black Kids s’amusent à mettre les journalistes en boîte à propos du rapport entre la mélanine et le nom du groupe, où Michael Jackson disparaît dans la nuit où tous les chats sont gris, on peut croire que l’on vit dans l’au-delà du pigment. Mais non. Et pour nous aider à mettre les pieds dans le plat, VoxPop a rencontré Pap Ndiaye, brillant maître de conférences à l’EHESS (École des Hautes Études en Sciences Sociales), connu comme introducteur des « Black Studies » dans l’hexagone, auteur de « La Condition Noire ». L’historien polymathe évoque la façon dont la musique noire a contribué à l’épaississement de l’identité noire, corrigeant le processus d’effilochage et d’effacement imposé par les années d’esclavage et d’oppression.

Au micro : Alexandre Roos – Photo : Samuel Kirszenbaum

ARTICLE PARU DANS VOXPOP #12 (NOVEMBRE – DÉCEMBRE 2009)

Pap Ndiaye : Je ne me suis pas directement intéressé aux cultures noires, mais d’abord à l’expérience sociale qu’il y a à être considéré comme noir. Pour autant, cette expérience partagée peut être créatrice d’une culture, en particulier musicale. Ces cultures sont indispensables dans le cadre d’expériences de domination. Je ne sais pas si les peuples heureux n’ont pas de culture (référence à Hegel qui écrit : « les peuples heureux n’ont pas d’Histoire », ndlr), mais, en tout cas, les peuples malheureux en ont une.

Pourquoi la musique est-elle la première manifestation culturelle noire en Amérique du Nord ?
Le cadre du système d’exploitation interdit les formes culturelles écrites, pour éviter la transmission de messages et empêcher toute tentative de sédition. Les révoltes se sont exprimées du côté de la musique, plus mobilisable, d’ailleurs, que la littérature, qui est plus solitaire. Les personnes peuvent exprimer collectivement leurs espoirs et leurs souffrances, dans les champs, au travail, dans les cérémonies religieuses. On en voit les premières traces au 18ème siècle, le grand siècle de l’esclavage.

Quels sont les premiers thèmes repérés ?
La musique religieuse a une importance extrême, avec la tradition des Negro Spirituals, choisis de façon spécifique dans la Bible : l’Ancien Testament et la libération des Hébreux parlent aux esclaves, plus que les passages prônant l’obéissance. Mais la culture africaine n’a pas été détruite. Il y a des formes de métissage entre différentes traditions africaines, avec la musique blanche, et parfois avec la culture native américaine. Paul Gilroy (auteur de « L’Atlantique noir : modernité et double conscience », ndlr) parle de « bijoux rapportés de la servitude ».

Comment le monde blanc réagit-il ?
D’abord avec condescendance. C’est une musique jugée méprisable ou exotique, malgré des récits de voyageurs émerveillés. Parallèlement, il y a une tradition de parodie des Spirituals dans des shows comiques, où les blancs sont grimés en noirs. C’est la tradition des « Black Faces » et des « Minstrel Shows », très populaires au 19ème siècle. Vers 1880, les Spirituals chantés par des Noirs deviennent populaires au-delà du public noir. Les « Fisk Jubilee Singers », une troupe créée pour lever des fonds pour l’université Fisk du Tennessee, voyagent partout, même en Europe, y compris devant la reine Victoria, qui est admirative.

La musique a-t-elle permis un renforcement de l’identité noire ?
On appelle cela « l’inversion du stigmate ». On passe du sujet de moquerie à la fierté de considérer qu’une bonne partie de la musique américaine est d’origine noire. Mais il y a toujours le même mouvement de scansion dans l’histoire, où l’émergence de genres musicaux s’accompagne d’une grande circonspection. Dans les années 80, les journalistes de Time ou Newsweek, à propos du rap, parlaient de musique dégénérée, de hurlements, comme leurs prédécesseurs parlaient du jazz dans les années 20, du Spiritual dans les années 1880.

Qu’en est-il du rap aujourd’hui ?
L’industrie absorbe le rap. C’est l’un des aspects paradoxaux des sociétés contemporaines et de l’économie de marché : l’absorption de la critique, plutôt que l’opposition frontale, qui a fait chuter le communisme. Chez Public Enemy, il y avait quelque chose de très âpre et de politiquement engagé. Mais dans les vingt dernières années, avec l’émergence du Gangsta Rap, c’est devenu une fausse contestation, une provocation. Les rappeurs sont comme des animaux de foire. On a perdu ce qu’il y avait de politique. Ils absorbent les fétiches de la société de consommation.

Et Eminem ? Certains disent de lui, peut-être par provocation, que le meilleur rappeur du monde est blanc (et ils ajoutent que le meilleur golfeur est noir)…
Eminem relève d’une culture noire, il vient de Detroit. Mais le rap s’est déracialisé. Aux États-Unis ou sur Skyrock, le public n’est que marginalement noir. Les paroles de contestation sont saisies par la jeunesse, y compris non noire. À Londres, le reggae a été utilisé par la jeunesse blanche des années 70 pour protester contre ce qui restait de victorien dans la société britannique. D’où la naissance de groupes de reggae blancs. Le rap reste une musique noire, en dépit du public renouvelé et des musiciens blancs de grand talent. Ce n’est pas nouveau. Gershwin, un Juif d’origine russe, découvre le jazz dans les années 20 et réalise une fusion créatrice entre jazz, musique classique et musiques juives d’Europe de l’Est. De même, le premier film parlant, « Le Chanteur de Jazz » (1927), est l’histoire d’un Juif qui fait du jazz.

À l’heure de la mondialisation, du multiculturalisme, est-il encore approprié de parler de musique noire ?
On ne s’affranchit pas des histoires musicales, ce ne sont pas juste des notes détachées du monde social. Aujourd’hui, tout le monde peut télécharger ce qu’il veut. Il n’empêche, on peut faire une sociologie des goûts et identifier des tendances. Le public noir pense trouver des expressions musicales qui font sens par rapport à des souffrances. Donc, oui, il y a bien une musique noire, à condition de ne pas entendre cela de façon essentialiste. Il y a aussi des facteurs d’âge, de genre, de classe, qui compliquent tout ça. La donnée fondamentale, c’est que la musique noire est la musique de la contestation.

Que vous inspire l’attitude de Condoleezza Rice, opposant sa stratégie d’excellence dans la maîtrise des arts « blancs », notamment le piano classique, aux musiques noires ?
Du côté des élites noires, le souci d’assimilation consiste à battre les autres sur leur terrain : « Là où vous vous attendez à ce que je joue du jazz, je jouerai du Bach ». C’est une manière de se battre contre le racisme, mais cela peut laisser entendre que les cultures du groupe d’où l’on vient sont inférieures et valider les hiérarchies classiques. Ce qui me semble être une démission par rapport à ce qui serait souhaitable, à savoir des formes d’appropriation créatives : on peut admirer Bach sans rejeter les musiques noires, voire imaginer des rencontres. Je préfère Gershwin à la Condoleezza qui ne veut entendre parler que de classique. Pour paraphraser Marx, il est possible de ne pas être musicalement aliéné.

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