J’ai d’abord profondément et tristement détesté In This Light And On This Evening. Il en fut de même avec Unknown Pleasures lors de ma toute première écoute du disque. Je me permets cette transposition, à titre d’exemple seulement, car tout ce qui compte de critiques musicaux étiquette les Editors comme les plus dignes héritiers de Joy Division. Voilà une idée simple et réductrice pour que vous ne vous sentiez pas totalement perdus dans le flot ininterrompu de chroniques de disques (et ce n’est visiblement pas près de s’arrêter avec ce nouvel album). Las, vous m’accuserez probablement de trop tirer sur la pelote, mais je l’affirme : ce petit monde semble appréhender n’importe quel disque « sombre » avec le prisme inusable de Joy Division, à chercher péniblement Ian Curtis partout avant de passer à autre chose, satisfait de sa trouvaille. J’en sais quelque chose, il m’est arrivé de tomber dans le panneau, la tête molle et le bras flasque, bien que je fus particulièrement sincère à l’époque.
Si Tom Smith a longtemps pu passer pour un auteur anglichement romantique et mélancolique, il représentait avant tout la main qui vous était tendue dans la pénombre. Entre The Back Room et An End Has a Start, l’anxiété avait majoritairement laissé place à la tristesse. Avec In This Light, la direction que prend le groupe, c’est la danse apocalyptique.
Écoutez « Papillon » (le single) et « Eat Raw Meat = Blood Drool ». Nous naviguons ici en pleine crise d’électro-pop-synthétique-danceflooresque. Sous prétexte de « volonté de changement », est-il pour autant raisonnable de perdre à ce point son identité ? De toute façon, les Editors l’ont désormais trop bien compris, leur ADN, c’est le lugubre, l’épique et la mélancolie. Seulement, ils auront mis deux albums à le comprendre, avant de se mettre à sérieusement flipper. Flipper de ne « pas se renouveler » (le chat noir du musicien), flipper de « ne pas marquer » (comme tous les bons vendeurs de disques, ou les mauvais joueurs de foot). Cet irrémédiable vortex psychologique dans lequel les Editors sont tombés, morts de faim, parvient sous forme d’album à nos oreilles elles aussi mortes de faim.
Oui, et j’exagère à peine. Ils ont décidé de laisser les guitares en backroom, de s’offrir une flopée de synthétiseurs et de batteries électroniques ultra-paramétrables dernier cri. Körg, ça sonne quand même moins bien que Gibson ou Fender. Vous savez désormais à quoi vous attendre, à savoir des beats parfois dansants, parfois new-wave, surmontés de synthés omniprésents et de la voix de Tom Smith, véritable instrument en soi, qui porte depuis l’origine les mélodies du groupe à de rares exceptions près.
La troisième révolution chez les Editors (après celle de l’emprisonnement des guitares, et directement liée à leur crise existentielle) est qu’ils nous sortent un disque ultra-référencé. Loin de moi cette obsession de chercher automatiquement la provenance de telle ou telle ligne de basse ou d’un bon riff de guitare, mais dans ce cas précis, l’exercice est probant. Pèle-mêle, pour ne pas vous étourdir : A-Ha (« Papillon »), Talk Talk (« You Don’t Know Love »), New Order (« The Big Exit », plus quelques idées un peu partout ailleurs), ou encore Depeche Mode (« Eat Raw Meat = Blood Drool »). Tout cela enrichi de ce que les Editors font le mieux, l’ADN dont je parlais quelques lignes plus haut.
Je ne dépècerai pas le groupe pour cette raison, peu importe d’où viennent les idées pour peu qu’ils en fassent bon usage. D’autant plus que je considère leur second album, An End Has a Start, comme un disque en tous points formidable et qu’aujourd’hui, malgré mes nombreuses réserves, j’aime plutôt In This Light. Et The Boxer (cliquez ici pour écouter) y est pour quelque chose. C’est bien le seul morceau où subsiste un riff caractéristique du son originel des Editors, accompagné d’une partie de xylophone qui dure tout le long et du meilleur de Smith dans son écriture :
An unwanted sun pulls rank in the sky (Un soleil non désiré bouscule le ciel)
The boxer isn’t finished, he’s not ready to die (Le boxeur n’est pas achevé, il n’est pas prêt à mourir)
I’m attracted to the light, I’m attracted to the heat (La lumière m’attire, la chaleur m’attire)
It’s a violent night, there are boxers in the street. (C’est une nuit violente, il y a des boxeurs dans la rue)
Malheureusement, je suis dans le regret d’affirmer que cette ballade est l’unique grand moment de ce disque. J’ai beau claironner que In This Light est un album moyen, j’en pince ferme pour lui. Comme vous qui n’aimez pas le fumet matinal qu’émet le bec de votre petite amie, qui par ailleurs est une personne extraordinaire. C’est pareil, et c’est un peu comme ça que ça fonctionne, non ?
Retrouvez l’interview du groupe ICI
« Celui de la maturité »
[...] Il ressemble à sa musique. Ou plutôt, celle des anciens disques. Oui, les Editors ont changé, comme je le précisais hier dans une chronique. Sachez-le, l’interview est assez longue pour un format Internet. Et tant mieux non [...]
Très bonne critique, et oui, à la première écoute, c’est une très très grosse déception… Jusqu’à ce qu’on prenne le temps de réécouter, malgré d’après moi des titres assez inégaux (je te rejoins sur ce que tu as dit concernant The Boxer, meilleur titre de l’album à mon sens).
La pièce centrale d’Editors qui fait que cet album reste tout de même en accord avec les deux précédents reste la voix de Tom Smith indéniablement, épique, grave, c’est elle qui habite la plupart des titres, les instruments et mélodies ne font qui lui donner toute l’ampleur qu’elle mérite, alors que les guitares soient remplacés par des synthés, c’est déroutant au départ, mais je trouve que finalement, la touche mélancolique n’est pas altérée, même si cet album manque singulièrement d’envolées mélodiques à la The Weight of The World…
(bon je m’étale pour un commentaire, en tout cas critique intéressante et qui prend le temps de mettre en contexte l’album, j’adhère
)