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Atlas Sound ou la poésie du blog : non chronique d’un chef d’oeuvre annoncé

Bradford Cox alias Atlas Sound © Audrey Cerdan

Bradford Cox alias Atlas Sound, "The Light That Failed", 2009 © Audrey Cerdan

Mais comment pondre un « god damned good » album quand on a malencontreusement leaké ses démos sur son blog ? Il faut s’appeler Bradford Cox, freaky génie des années 00, et avoir écrit Logos.

Atlas Sound, Logos (Kranky, 4AD, Beggars), 2009

Autant vous le dire tout de suite : l’auteure de ces lignes a une sacro sainte horreur des chroniques de disques ! Comme vous, elle exècre qu’on lui tape sur l’épaule pour lui dire : « quoi !? T’as pas encore écouté ça ! Nondidjou mais c’est LE truc à écouter… » Et si en plus l’inopportun ajoute : « et ça se dit rock critique »… Il risque fort de se prendre son disque en aller-retour dans la face. Vous vous souvenez de cette scène dans Phantom of the Paradise de Brian de Palma ? Celle où Winslow Leach se fait défigurer par une machine à presser les disques ? C’est exactement ce que l’on a envie de faire au malheureux prescripteur…

Décadence

Une fois n’est pas coutume. Ce coup-ci, on se risque à coller la joue sur le presse-disques. La brûlure en vaut la chandelle puisqu’il s’agit de défendre notre idole depuis fin 2008 et la sortie de l’incroyable Microcastle / Weird Era Cont. pondu avec son groupe, Deerhunter. Ça y’est, pendez-nous haut et court, voilà qu’on se met à enchaîner les adjectifs dithyrambiques comme la concurrence…
Un certain Léonard de Vinci a dit : « pauvre musique, toujours condamnée à être décrite par la catégorie de mots la plus pauvre : l’adjectif qualificatif »… Sa Joconde, peinture mineure dont le seul intérêt est d’avoir permis à son créateur d’expérimenter la technique du sfumato, est immortalisée par tous les appareils Nikon du monde. Atlas Sound est le projet solo majeur de Bradford Cox qui ne demande qu’à quitter la catégorie des arts mineurs pour celle du Grand Art _ A quand le concert au Louvre ? _ D’ailleurs, monsieur Cox est l’étrange sosie d’un peintre du XIXe siècle, injustement méconnu. Ah, c’est vrai, il ne donnait que dans les arts mineurs, c’était un illustrateur. Aubrey Beardsley a pourtant illustré avec brio et malice la Salomé d’Oscar Wilde. Se permettant d’être irrévérencieux avec l’auteur. Donnant les traits de Mr Wilde à un bouffon. Mettant des symboles phalliques un peu partout. Ah, la décadence fin de siècle !

Bradford Cox en 2008 / Aubrey Beardsley vers 1895

Bradford Cox en 2008 / Aubrey Beardsley vers 1895

Premier Climax

Encore un point commun avec Bradford qui, lui, invente la décadence début de millénaire : posez-lui une question-type banale, style « alors Deerhunter, vous venez d’où ? » La réponse cinglante sera aussi type : « Wikipédia ! » Si Aubrey a dessiné le Climax ( « orgasme » en anglais, ndlr) entre une mante religieuse et la tête tranchée de son amour, Jean Le Baptiste, qu’elle a fait décapiter, Bradford chante, lui, le Kid Klimax, seul orgasme que sa passion exclusive pour la musique _ on y reviendra _ lui a sans doute permis.

Climax, Aubrey Beardsley, 1894

Climax, Aubrey Beardsley, 1894

On se souvient, par ailleurs, d’une mémorable conférence de presse à la dernière Route du Rock où il se produisait avec Deerhunter. Il avait failli mal prendre la réflexion d’un pirate du journalisme sur sa tenue vestimentaire. « Il n’y a bien qu’en France qu’on me fait des remarques sur mes vêtements ! » Avant qu’on ne lui traduise le tout : « autant les lunettes de soleil, c’est rock’n'roll, autant les chaussettes dans les chaussures bateaux dans une région maritime, c’est un coup à se faire jeter dans le port par les corsaires de St Malo… » Ce à quoi Bradford répondit : « Je n’ai pas peur des pirates, je leur suce la b*** avant de la couper. Elle finira dans le port avant mes chaussures ! » Tout en soulevant pour la première fois ses lunettes noires pour faire un clin d’oeil à celui qui le sauvait des ennuyeuses questions sur le shoegaze dont tout le monde l’assommait. Il répondait cependant longuement et gentiment à tous les classiques sur My Bloody Valentine qui jouait après… Encore une fois, il était l’invité mineur. MBV ne donnant ni interview ni conférence, il jouait les Kevin Shields par procuration _ sa musique s’il elle s’inspire du shoegaze en piochant, en plus, chez Liars et Animal Collective est quand même bien plus qu’une somme de références _ Et il y en a encore pour lui reprocher de l’avoir fait, avachi dans le canapé, perturbant les traductions en beatboxant dans son micro tel un enfant. Le cabotin faillit tout de même rater son entrée en scène à cause de cette foire d’empoigne dont il eut juste le temps de s’échapper pour enfiler sa guitare. On a aussi entendu qu’il fallait lui dire d’arrêter de jouer… Mais enfin, il est là pour ça, non ? On va se plaindre maintenant qu’un artiste veuille jouer 1 heure au lieu de 50 minutes ! Tout le monde applaudit les 40 minutes de set top chrono des Kills et personne ne veut d’un rappel pour Deerhunter ?

Musique, mon seul orgasme…

C’est pas quand il sera parti trop tôt comme Aubrey qu’il faudra le rappeler ! Oui, on ne va pas s’étendre sur le sujet mais l’ami Cox se traîne un syndrome à la con du nom Marfan. D’où son hypertrophie des os et sa maigreur légendaire. Voilà, c’est dit, on n’en parle plus. Cela vous étonne toujours que la musique soit sa meilleure amie ? Rencontré en toute intimité dans sa loge, au milieu de 15  journalistes, photographes et autres cameramen de la Blogothèque, il nous disait ne jamais quitter sa chambre en dehors des tournées. « Je me lève le matin pour faire de la musique et je me couche le soir après avoir fait de la musique. La musique, c’est la seule chose qui compte. Je n’ai pas de petite copine ou de petit copain. Pas vraiment d’amis non plus. La musique, elle, ne te laisse jamais tomber. Si elle te gonfle, tout ce que tu as à faire, c’est te lever pour changer le disque… » Bon il a quand même quelques potes. Deerhunter et Animal Collective (ça reste musical). Panda Bear se fend d’ailleurs d’un duo avec lui sur Logos.

Walkabout, un titre intéressant mais un peu trop Animal… On retrouve plus la patte de Bradford sur le duo avec Laëtitia Sadier de Stereolab.

La Charogne sans les vers…

Cependant, on préfèrera encore à Quick Canal le tombeau d’ouverture, The Light That Failed, où la lumière fait défaut, et, surtout, le chef d’oeuvre ultime de Logos qui contient pourtant une rivière de perles (oh, là, on devient vraiment prescripteur) : Shelia. Une chanson d’amour funèbre ou Cox demande non pas sa main mais sa sépulture à sa future épouse car personne ne veut mourir seul, hein ? Pourtant, on a beau vivre ensemble, on meurt toujours seul… Encore une histoire d’amour à mort (heu, oubliez Arielle Dombasle, on parlait encore de la Salomé de Wilde et Beardsley). Et une chanson d’une beauté si simple que ç’en est glaçant. Une épitaphe de choix également :

Shelia, Shelia
Tu seras ma femme, tu partageras ma vie
On deviendra vieux, et nous mourrons, on s’enterra l’un l’autre
Car personne ne veut mourir seul
Shelia, Shelia
Nous mourrons seul
Ensemble, mourir seul
Ensemble, mourir seul…

Du Baudelaire post moderne… La Charogne sans les vers…

Et si les aveugles étaient nos guides ?

Baudelaire peut-être, poète moderne, c’est sûr. Voilà des années que Bradford Cox tient un blog. Se livrant en mots et musique, via des messages à sa mère (sic), des playlists ou en donnant ses morceaux. C’est ainsi que l’on a pu télécharger _ désolée Hadopi, on ne peut pas acheter ce disque… Mais n’y a-t-il pas prescription si c’est l’artiste qui donne ? _ le Orange Ohms Glow EP sur lequel on trouve la magnifique Activation.

C’est aussi à cause de ce blog que l’on a failli ne jamais voir la couleur de Logos. Bradford, ayant accidentellement leaké les démos de l’album, voulait laisser tomber le projet, trop en colère d’avoir mis en ligne des morceaux non finis. Il s’est heureusement ravisé. Logos sonnant comme l’oeuvre la plus personnelle, la plus aboutie et la plus touchante du bonhomme. Le « Squelette Laboureur » s’est mis à nu. En atteste cette pochette prophétique, première fois que Cox se met en cover. Celle de Microcastle montrait une jeune fille, un crâne dans l’oeil. Cox aurait-il eu la révélation qu’il n’y avait pas plus pure vanité (comprendre bien sûr ces peintures très prisées au XVIIe siècle dont les anamorphoses dévoilaient des crânes ou des sabliers symboles de la petitesse de l’Homme par rapport à Dieu et à l’univers, ndlr) que lui-même ? Logos est une oeuvre pure et simple qui a autant de pouvoir que l’ostie consacrée à l’eucharistie, sauf que l’on peut la faire tourner plusieurs fois en bouche. Comme le vin de messe. « Écoutez, ceci est mon sang ! »
Est-ce que, pour une fois, un prophète va être reconnu en son pays (comprendre La Terre) ou le romantisme de l’image du poète maudit va-t-il encore nourrir les éditeurs de goodies post-mortem ? Comme le titrait le premier opus d’Atlas Sound (décidément, notre ami visionnaire a solution à tout…) : « Let The Blind Lead Those Who Can See But Cannot Feel » !

Nous avons fini de prêcher le diable (les prescripteurs), vous pouvez reprendre une activité normale…

6 Réponses to “Atlas Sound ou la poésie du blog : non chronique d’un chef d’oeuvre annoncé”

  1. benoit dit :

    joli point de vue, belle argumentation… mais quelle tronche incroyable ce Bradford Cox !!!

  2. fred* dit :

    Mince je croyais que jeter un disque par la fenêtre, lorsque qu’il ne vous plaît pas était une attitude normale, voila qu’il faut lire maintenant.

  3. Marie Gallic dit :

    Attention, jeter ce disque pourrait provoquer le Jugement Dernier…

  4. Ben dit :

    La ressemblance avec Beardsley est hallucinante, ça sent la réincarnation tout ça…
    La pochette a d’ailleurs quelque chose de mystique, pour ne pas dire christique! Je vais m’empresser d’écouter cette galette…

  5. Francky 01 dit :

    Hello.

    Félicitation, très belle chronique pour quelqu’un qui : « a une sacro sainte horreur des chroniques de disques ».
    En 2009, je suis passé complètement à coté du disque. Mais avec les incontournable classement de fin d’année (essentiel dans la rock/pop culture), j’ai été interpelé par ce groupe et ce disque qui revenaient sans cesse sur les plus hautes marches des podiums : « Logos » de Atlas Sound. Et je l’ai écouté…..Et je l’ai apprécié…Et j’ai maintenant dans mon ordinateur « Orange Ohms Glow EP », où la grâce s’écoute et se déroule sur vingt minutes de toute beauté. Une beauté tantôt aride, tantôt luxuriante et voluptueuse. L’expérimental (titre 1) côtoit la ballade folk. Mais un folk brinquebalant, déglingué, cassé et abimé. Un folk dans un abîme électronique, organique et technologique !!!!!!!

    La ressemblance entre Bradford Cox et Aubrey Beardsley est troublante…

    A + +

  6. Jane dit :

    Il ressent et vous consommez.

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