
Après tout, nous ne savons pas exactement ce que c’est que la chanson française. Enfin, quand je dis « nous », disons que je parle pour moi, et tous ceux qui ont été adolescents dans les années 90, ceux qui n’ont commencé à se faire une éducation musicale qu’assez tard dans cette décennie. Gainsbourg était déjà mort et enterré depuis belle lurette. Bashung semblait lointain, inaccessible. Souchon et Sheller parlaient à nos parents. Daho existait surtout à travers les vannes de crevard de Murat dans Magic. Murat existait surtout à travers ses vannes de crevard dans Magic. Biolay et surtout Delerm nous passaient au-dessus. Heureusement, il y eut Dominique A – et Miossec pour certains – et ce fut un vrai refuge, pour pleins de raisons à la fois : ses influences, son aura naturelle et, évidemment, la force de ses chansons. Il appartenait cependant – tout comme Miossec – à une génération précédant la nôtre – disons du début des années 90 - et nous ne pouvions nous empêcher d’écouter ses chansons comme celles d’un grand frère. Ce qui ne retire rien à leur beauté, bien au contraire. Toujours est-il que nous n’avons jamais eu l’impression, à proprement parler, de grandir avec un chanteur français. C’était un fait, et l’on ne s’en portait plutôt pas mal, merci. Le choc que fut « France Culture », balancé sur le Net au début de l’été 2009, n’en fut que plus violent. Pas le genre de réaction, pourtant, que semble désirer par Arnaud Fleurent-Didier. En apparence.
Car l’écoute attentive et répétée de cette chanson – chantée/parlée de cette voix flûtée, voilée, étrange – devait rapidement coïncider avec le malaise diffus éprouvé ces derniers mois, au contact de notre époque ; une époque comme désertée par les idées, ressassant frénétiquement et à l’infini son propre reflet, s’agitant pour ne pas affronter l’inconnu dans lequel elle va devoir bientôt sauter pour le meilleur ou pour le pire. L’idée géniale de Fleurent-Didier, pour exprimer le plus fidèlement cela, fut de mettre ce constat en perspective, via le rapport d’un jeune homme des classes moyennes supérieures à ses parents. Que pourrait dire cette personne de ses parents – et du coup, de la société dans laquelle il a grandi - à un voyageur dans le temps ? Des choses aussi belles et désespérées – d’une poésie toute houellebecquienne – telles que :
« Elle ne m’a rien montré de pratique/ Ni cuisine ni couture/ Faire monter une mayonnaise, monter une SARL/ Tenir un intérieur »
ou bien :
« On ne m’a pas donné de coups/ On m’a sans doute aimé beaucoup »
ou encore :
« Elle m’a dit qu’une fois elle avait été amoureuse/ Elle ne m’a pas dit si ça avait été de mon père »
Risotto aux courgettes… vraiment ?
Quel article… magnifique.. allez, n’ayons pas peur des mots… J’ai parlé d’AFD à droite à gauche depuis quelques mois, et depuis que j’ai son album, je suis un peu perplexe… Votre texte va peut-être m’aider à enfin y voir clair dans cet album dont effectivement, je ne retiens avec regret que la musique… musique et composition qui n’ont pas réellement évolué depuis « portrait du jeune homme en artiste », le précédent disque… qui date de 5 ans…
Bon, dire aussi quand même que je regrette que Jean-Louis Murat n’ait pas plus parlé que ça à votre génération (si l’on veut considérer comme vous qu’elles sont mesurables en décennie à peine… mais soit)… mais le nier serait se voiler la face.
En tout cas, je recommanderai sur mon blog votre article… (tiens, c’est une revue…je connaissais pas!)
ne pas oublier que dans les années 90 il y eu aussi Louise Attaque, Mano Solo, Françoize Breut, Little Rabbit…
Le titre « France Culture » est une perle, et surtout tellement différent de ce qu’on entend à longueur de radio
A+++
@fransouwap : Oui, c’est bien là que le bât blesse … il y a eu Louise Attaque dans les années 90 !! Et aujourd’hui, 80% des groupes français sonnent comme cela, avec des banjo, des mandolines, du musette, ces plans de batterie quasi-insupportables. Ce n’est pas de la pop, mais le cirque Pinder !
Tout cela pour dire que je suis 100% d’accord avec Maxime sur les années 90. Beaucoup d’artistes apparus durant cette période, comme Dominique A ou Silvain Vanot ont été « sacrifiés », n’arrivant jamais à faire leur trou auprès du grand public entre les Goldman & Co qui continuaient à vendre des caisses de disque et les horribles de la Nouvelle Chanson Française, plus si nouvelle, des Delerm et autres Benabar. Et puis, il y avait aussi le rock alternatif, représenté par Noir Dés, Mano Solo et plus tard des trucs comme Diabologum ou Experience, cette idée que si on n’a pas de discours social ou politique, on n’est pas digne de chanter en français, de quoi sérieusement freiner nos prétensions à écrire en français. Et là, je trouve la référence à Jarvis Cocker parfaitement à propos, car en ce qui me concerne, c’est vraiment lui qui m’a décomplexé. On pouvait donc écrire des textes à la fois personnels et avec une portée sociale, sans négliger la musique qui va avec.
Bref, tout cela pour dire que même si je trouve pas le texte d’AFD aussi bouleversant que ce que tout le monde dit – car je trouve quand même qu’il y a quelque chose de l’ordre du Khâgneux qui veut plaire à son prof, je comprends parfaitement pourquoi ce genre de chanson est salutaire et je tenterai certainement d’en écouter plus. Mais je me demande quand même si je ne préfère pas Mustang .. eux n’ont pas été complexés par les années 90 !
Bel article. Je suis un peu surpris que Mendelson ne soit pas cité.
@Bambi : On se fait une moussaka?