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DOMINIQUE A : « LA MUSIQUE » (Cinq7/Wagram)

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Ou pourquoi le huitième album de Dominique A vaut mieux que son simple gimmick de dossier de presse,  « La Fossette, 15 ans après ». Bien qu’ostensiblement présenté comme un disque simple et direct, « La Musique » tire sa richesse d’une belle réflexion sur le proche et le lointain, le familier et l’étrange.


Dans cet océan indéfini qu’on appellera, faute de mieux, le « domaine culturel », les partis pris du clin d’oeil à soi-même ou de l’auto-citation figurent parmi les gestes les plus casse-gueule qui soient. D’une part, car en général, on sait suffisamment qu’un artiste ne fait après tout que parler de soi en permanence, quoi qu’il propose – pas besoin de surligner ça au fluo via une redoutable « mise en abyme » (cette plaie d’une bonne partie de la culture contemporaine). D’autre part car cela sert souvent de prétexte à un cabotinage et à une certaine indulgence de l’artiste envers lui-même, une bienveillance adoucissante à l’égard de ses propres tics qui sabotent immédiatement la démarche. Voir par exemple le dernier Clint Eastwood, Gran Torino, film archi-mineur aussi subtil et audacieux qu’un épisode de « L’Instit », pourtant porté très haut dans le ciel de son inconsistance par les dithyrambes orgasmiques de la critique.

En recevant le promo de La Musique de Dominique A, on a un peu peur. A en lire le dossier de presse qui l’accompagne, ce nouvel album serait avant tout une tentative refaire La Fossette, quinze ans (d’albums et d’expérience) plus tard. Prendre le contre-pied de Tout Sera Comme Avant et L’Horizon, les deux derniers albums en date, tous deux très arrangés et classieux, pour revenir à un certain minimalisme originel, une pauvreté de moyens même pas lo-fi chic. Pour aller jusqu’au bout de la démarche, Dominique A explique avoir privilégié les « sons impurs, ceux que les ingés sons détestent par-dessus tout » : boîte à rythmes trop clinquantes, guitares en DI, claviers asthmatiques, etc. Une esthétique Leader Price sans la caution cool du vintage. Soit. Sur le papier, l’idée est amusante. Mais en pratique, le concept n’allait-il pas écraser La Musique de tout son hypertexte-private joke à l’intention d’initiés bien conciliants ? Et l’auditeur, soudain, de redouter l’exercice de style nombriliste sur l’air du « c’est fou ce que j’ai changé en quinze ans, vous ne trouvez pas ? »

Sauf qu’en plus d’être un immense chanteur, Dominique A a une intelligence toute photographique de son art. On dit bien « photographique » et pas « cinématographique » – cette vieille tarte à la crème que les musiciens sans talent sont souvent prompts à sortir au bout du troisième ou quatrième album. Car Dominique A adore jouer avec les focales, les profondeurs de champs, les nuances, les ombres, les contours. Le mouvement des choses et des personnes l’intéresse au final assez peu, comparé à leur textures, aux aléas de leur netteté. Ainsi, La Musique prend-il délibérément le parti de resserrer de façon spectaculaire un espace musical grand ouvert depuis L’Horizon en même temps qu’il en élargit le propos « textuel ». En ouverture, « Le Sens » sonne comme une déclaration d’intention : la boîte à rythme claque dans le vide comme un Pharrell du pauvre ou un Arab Strap du riche, un synthé engourdi déroule lentement son influence Young Marble Giants, puis la voix, étonnamment voilée, se lance dans une tentative d’auto-description du narrateur à la première personne. Le « je » y est partout (« j’ai écrit, j’ai aimé/ j’ai nié des évidences », « j’aime bien respirer/ j’aime bien me sentir seul » etc.) et à la fois nulle part (le refrain « désolé, j’ai pas trouvé le sens » en forme de constat d’échec pas si désolé que ça). C’est une identité trouble, dispersée aux quatre vents, qui devient de plus en plus floue à mesure qu’elle semble se dévoiler.

C’est une voix qui n’hésite pas à emprunter au registre du fantastique pour détailler les aspérités de la vie de couple (l’histoire de vampires d’ »Immortels », l’explicite « Qui es-tu ? »), et qui sait que l’Ailleurs peut être convoqué par le seul biais de la langue et des noms de lieux (« Nanortalik », « Hasta que el cuerpo aguante », « Hotel Congress »). A ce titre, il est amusant de constater que ce trio de chansons, odes au voyage et à la déambulation, fait fond sur une trame electro-pop à la raideur toute « occidentale ». Quant à « La Musique » (le morceau), véritable sommet de l’album tout en sophistication 80′s proche de David Sylvian ou The Blue Nile, il trace la même ligne, sinueuse : installer une ambiance néo-mythologique et majestueuse à la Théophile Gautier pour décrire, tout simplement, l’importance de la musique dans la vie du chanteur. Distance et proximité, étrangeté et familiarité, deux axes – pas forcément parallèles – autour desquels s’articule tout l’album.

Çà et là, bien sûr, l’entreprise connaît ses limites. Dominique A n’échappe pas toujours à la tentation du « concept tout-puissant », quitte parfois à en brader la chanson et la solidité de sa construction (« Je suis parti avec toi » tentative indus rock un peu vaine, « Les Garçons Perdus »). Mais même dans ces moments moins convaincants, le Bruxellois sait jouer du manque (cette notion qu’il affectionne particulièrement chez Joy Division) pour y insérer de jolies zones d’ombres (les portraits solaires et pourtant inquiétants de ces « garçons perdus » chers à Larry Clark ou Gus Van Sant). Quand la réussite est plus franche, ce souci de ne jamais en mettre trop s’avère totalement payant (« Le Bruit Blanc de l’Été », petit tube potentiel à la Grandaddy avec Bontempi naïf et solo de guitare bravache et débraillé, « La Fin d’un Monde » en closule impeccablement concise). La principale richesse de La Musique est de se donner à voir comme un puzzle ouvertement incomplet, un panorama lacunaire au sein duquel ce qui a été oublié ou perdu est au moins aussi important que ce qu’on entend. Sans être le meilleur album de Dominique A, La Musique pourrait bien en être le plus varié et le moins évident à appréhender d’un seul coup d’oeil. Et on ne parle même pas des clins d’oeil.

CD « La Musique » (Cinq7/Wagram)

Une Réponse to “DOMINIQUE A : « LA MUSIQUE » (Cinq7/Wagram)”

  1. Ska dit :

    Pas encore eu suffisamment de temps pour bien appréhender ce disque (et son beau pendant La matière). Mais le sentiment, déjà, d’une grande et belle cohérence, d’une écriture ayant trouvé cet équilibre que chaque nouvel album semblait jusqu’à présent venir questionner… Là, un sentiment d’évidence que je n’avais pas ressenti avec L’horizon ou Tout sera comme avant (de facture plus « besogneuse », plus volontariste, sans doute. Peut-être que ce disque-ci s’offre plus facilement, qu’il est plus pop, plus accessible. Peut-être, du coup, que certains l’aimeront moins… Il faudra le réécouter encore et encore pour savoir, mais assurément Dominique A ne faiblit pas…

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