
En 2010, les deux groupes américains les plus passionants de leur époque auront donc sorti un nouvel album. Spoon en début d’année avec « Transference », The Walkmen en cette rentrée de septembre avec « Lisbon ». Ces deux sorties auront eu la particularité peu enviable d’être les successeurs d’authentiques chefs-d’oeuvres. En 2007, le « Ga Ga Ga Ga Ga » des Texans de Spoon condensait, compactait sa musique – comme on compacte une boule de neige ou de papier – pour mieux la propulser. On peut comparer cet album à une carrosserie rutilante, une ogive de ferraille dont l’efficacité tenait pour beaucoup à sa science de l’aérodynamisme. Les fixettes du groupe tenaient sur le moins de place possible, les arrangements étaient denses et profilés, le format des chansons et de l’album serré. A l’inverse, les chansons de « You & Me » (2008) de The Walkmen adoptaient une allure élancée, effilée, elles donnaient l’impression de s’étirer comme des banderilles de gel, elles s’engouffraient comme des bourrasques glaciales, illuminaient subitement de leur passage une nuit d’hiver, avant de laisser place au noir complet une fois terminées.
En 2010, on pouvait donc se demander comment, passées de telles cimes, les réformateurs les plus inspirés du rock américain allaient se réformer eux-mêmes. Sur « Transference », Spoon opta pour une sorte d’auto-mutilation déroutante au premier abord, mais dont l’extrême intelligence et la science infinie du détail devaient finalement l’emporter après quelques écoutes. Le groupe faisait des trous dans sa musique, des appels d’air, des incursions de sons ou de bouts de chansons « pas terminés » faisant vivre les chansons comme des organismes sur lesquels on tente des greffes risquées. Une fois de plus, l’album fut passionnant. A l’inverse de cette remise en cause organique et quasi-architecturale de sa musique – la recherche du déséquilibre fondateur – The Walkmen n’ont pas remis en cause ce qui fait leurs chansons et ce qui leur permet d’être là et de tenir debout, mais la forme de leurs chansons, la manière dont elles choisissent d’apparaître finalement aux yeux de l’auditeur. Car oui, les chansons de The Walkmen sont éminemment visuelles – pas cinématographiques, pitié, visuelles : elles convoquent des visions, des lumières, des traces, des couleurs.
Rien d’étonnant donc dans le fait de voir le groupe de Hamilton Leithauser intituler son nouvel album « Lisbon » : quiconque a déjà passé quelques jours dans la capitale portugaise se souvient longtemps et avec une réelle émotion de sa lumière, cette lumière blanche et douce, à la fois naïve et terriblement mélancolique. Il y a bien toujours la voix de Leithauser, et ce mélange unique de Dylan et de Bono, toujours à chercher l’extrême limite de ce dont elle est capable. Sa façon de chanter « you’re one of us/ or one of them » sur « Juveniles » procure par exemple son lot de frissons, et ce même après des dizaines d’écoutes. Mais les vraies vedettes de ce « Lisbon » sont incontestablement les guitares ; ce sont elles qui annoncent et induisent les variations de lumière. Sèches, franches et rayonnantes, systématiquement plongées dans un léger delay typique des disques Sun des 50′s dont le groupe dit s’être largement inspiré pour l’enregistrement de cet album, elle font elles aussi peau neuve : après les bourrasques de vent glaciales de « You & Me », elles sont devenues rayons de soleil, traits de lumière fins et précis, une autre façon, toujours horizontale, de traverser l’espace et de venir percuter les corps. Directe, pleine et matinale sur « Juveniles » ou « Woe Is Me ». Trouble sur « Follow The Leader » ; découpée et contrastée comme avant l’orage sur « Blue As Your Blood ». Statique, mourante sur « All My Great Designs » ou « While I Shovel The Snow ».
Diurne, lumineux, varié, « Lisbon » est un excellent album car il abrite une excellente collection de chansons (parmi lesquelles on notera les sommets « Juveniles », « Blue As Your Blood » et son étrange vision de la country, ou la squelettique et bouleversante « While I Shovel The Snow »). Et c’est en partie pour cela qu’il n’atteint pas (et qu’il ne semble même pas le souhaiter, à vrai dire) l’ampleur, la cohésion et la nécessité de « You & Me ». Plusieurs des chansons de « Lisbon » auraient pu être interprétées et/ou arrangées différemment, elles auraient toujours été excellentes, elles sont des versions possibles. « You & Me » ne laissait pas la place à cette contingence, et c’est ce qui lui donnait son aspect monumental un peu tétanisant parfois. L’humilité apparente de « Lisbon », cette place accordée, par ses subtiles variations, aux choix de l’auditeur est aussi ce qui fait que l’on y reviendra peut-être avec plus de plaisir qu’à « You & Me », comme on revient parfois plus volontiers à « Lolita » ou « Docteur Folamour » qu’à « 2001 : L’Odyssée de l’Espace ». A l’ombre des monolithes et pourtant en pleine lumière.
« Lisbon » (Bella Union/Cooperative Music)
Maxime Chamoux
salut ,
c est marrant j ai deja lu une chronique proche de celle ci ,il y etait question de la difficulté de succeder au precedent opus , you and me . j avoue que ce dernier album m a quant a moi completement enchanté , il semble qu ils aient reussit a approfondir le travail qu ils avaient entrepris en 2006 avec l album semi raté « a hundred miles off » , les chansons semblent plus lumineuses , les cuivres plus inspirés , pas d egaremment dans les compos ..voila c est subjectif , mais cet album me trotte en tete depuis une semaine , ca fait du bien de voir un groupe qui joue live , sans artifice ni sample et qui parvient a garder une autenticité tout en sonnant tres « personnel »
j aime !
Salut !
Ta chronique m’intéresse carrément mais impossible d’écouter les titres, ou de la lire en musique, vu qu’on ne peut pas couper le son de la pub du pingouin et du lave-vaisselle. C’est pas possible ça…. Du coup faut couper le son de son ordi, et te lire dans un religieux silence ? Bon d’accord. Mais une fois, pas deux.
Bises !
Bé.
Bonjour Bé.
Désolé pour ce malencontreux pingouin, c’est effectivement assez énervant et indépendant de ma volonté.
J’espère que cela ne t’empêchera pas de te procurer « Lisbon » qui mérite mieux qu’un pingouin.