Sur la charmante pochette de “Sharp Teeth”, un homme est représenté en train de dévorer les entrailles de sa compagne, encore amoureusement lovée contre lui, avec la nuit pour seul témoin. Étonnament, un certain calme, et même une certaine douceur prédominent. Sous ce clair de lune caressant, l’horreur passerait presque pour un geste d’amour. Cette illusion, David Karsten Daniels la développe tout au long de son splendide « Sharp Teeth ». Notre ami barbu s’y entend en effet comme personne pour fouiller les tréfonds de sa terre d’origine, les exposer dans leur impudique nudité, et les regarder gigoter dans la nuit glaciale – presque tendrement. Cousine de Will Sheff et Will Oldham, la voix de Daniels fige les mélodies, les plonge en apnée. Il en sourd une violence, une fêlure terrifiantes. “I saw Jesus and the Devil but they talked just the same” est – il fredonné au coeur de l’album, explicitant l’aporie aux fondements de la culture dont est issu notre homme: la religion pose, au quotidien, des centaines de questions auxquelles la Bible ne saurait trouver de réponse. Cette condition absurde qui conduit droit à la folie, Daniels la figure par des embardées électriques et répétitives lacérant son folk squelettique. On aperçoit la langueur tendue de Slint (le fabuleux “American Pastime”), le lyrisme du label Constellation (“Minnows”), ou même la puissance de feu d’un Mogwai (“Beast”). Parfois, une fanfare dixie vient réchauffer les coeurs et convertit en optimisme les élans de rage froide et les tendances à la destruction pure (“We Go Right On”, splendide final). Mais une fois la nuit tombée, une fois les mots et les notes mis en sourdines, les démons reviennent de plus belle (“Scripts”, “Universe Of No Parts”). Dans ces moments de beauté spectrale et glacée, les dents sont plus aiguisées que jamais.
Maxime Chamoux