Bon, commençons par éviter les confusions. On ne parle pas ici du « Sur La Route » de Kerouac, le livre-phare de la beat generation, mais bien de « La Route », tout court, l’un des romans les plus importants de son époque, Prix Pulitzer 2007, et dernière oeuvre en date de l’Américain Cormac McCarthy, prochainement adapté au cinéma avec Viggo Mortensen dans le rôle principal. Le « pitch » de « La Route » tient en deux lignes : la fin du monde a eu lieu, la Terre n’est plus que cendres, pluies torrentielles et désolation. Rescapés hébétés du néant, un homme et son fils trompent la Mort et marchent depuis plusieurs années sur la route en direction d’un hypothétique Sud. Ils tentent de survivre à distance d’une humanité éparse et retournée à l’état de barbarie, en portant « le feu » du Bien.
Pour accompagner cette épopée frugale, archaïque et hallucinée, une bande-son au lyrisme desséché.
1) SMOG « Permanent Smile » (Dongs of Sevotion, 2000)
« Oh God can you feel my heart beating in my tongue ? » Lent, statique et martial. Batterie terminale, basse butée, synthés alétoires. La mélodie et la langue, sources de vie, sont réduites à une coquille ratatinée. Bill Callahan décrit avec une distance glaciale la proximité de la Mort, ce moment d’ironie suprême où son crâne arborera un « sourire permanent ». « Oh God I never ask why ».

2) RICHARD & LINDA THOMPSON « The End Of The Rainbow » (I Want To See The Bright Lights Tonight, 1974)
Témoignage pétrifiant d’un père à son enfant qui vient de naître, tout ce que l’homme de « La Route » n’osera jamais dire au « petit » mais qui, pourtant, le ronge de l’intérieur : « Life seems so rosy in the cradle/ But I’ll be a friend/ I’ll tell you what’s in store/ There’s nothing at the end of the rainbow/ There’s nothing to grow up for anymore » (« La vie semble si rose du berceau/ Mais je vais être un ami/ Je vais te dire ce qui t’attend/ Il n’y a rien au bout de l’arc-en-ciel/ Il n’y a plus rien qui vaille la peine de grandir »). La bonne ambiance, donc.
3) MANSET « Il voyage en solitaire » (Y’a une route, 1975)
Version « blanche » de l’écriture noir de jais de McCarthy, le morceau le plus « connu » de l’ermite français aborde malgré tout la même thématique : l’absolu de la solitude, le questionnement à la fois métaphysique et ultra-terrien de l’homme foulant le sol d’une planète qu’il ne reconnaît plus comme sienne. Encore une fois, c’est le maniement de la langue (écriture ou chanson) qui sert d’ultime lien. « Il voyage en solitaire/ Et nul ne l’oblige à se taire/ Il sait ce qu’il a à faire/ Il chante la terre/ Il reste le seul volontaire/ Et puisqu’il n’a plus rien à faire/ Plus fort qu’une armée entière/ Il chante la terre ». Ci-dessous la magnifique reprise par Bashung sur son dernier album Bleu Pétrole.
4) BONNIE ‘PRINCE’ BILLY « I See A Darkness » (I See A Darkness, 1999)
Pouvait-on envisager cette liste sans ce qui reste comme l’un des mètres-étalons de l’american gothic ? On a beau l’écouter et le réécouter des dizaines de fois, cette apparition, fugace, du Mal dans l’esprit du narrateur conserve son gigantesque et glaçant pouvoir de suggestion. « Many times we’ve been out drinking/ Many times we’ve shared our thoughts/ But did you ever, ever noticed the kind of thoughts I got ?/ (…) And then I see a darkness ». Qui sait ce à quoi pense vraiment l’homme lorsqu’il regarde son fils porter le feu du Bien sur une Terre qui en a tout bonnement oublié l’existence ?
5) AUTECHRE « Nil » (Amber, 1994)
Il faut excuser l’apparente prétention d’un tel choix. Car personne mieux que le duo anglais n’a réussi, avec autant de grâce et d’éloquence, à esquisser les contours de paysages touchés par le néant ou l’inimaginable. Si l’homme et le petit avaient un iPod durant leur longue marche à travers ces panoramas d’Apocalypse, ils écouteraient Amber, monument d’électronique poétique et hommage à l’ambient de Brian Eno.
A la semaine prochaine pour une nouvelle liste.
Cet entrée a été affiché Vendredi, 3 avril, 2009 à 11 h 29 min. Classé sous ego tripet avec les mots-clésautechre, bonnie prince billy, listorama, manset, richard thompson, smog, top5. Vous pouvez suivre toutes les réponses à cette articles à travers le RSS 2.0 feed.
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