Quelque part entre Bukowski et le reportage de guerre, le hip hop s’est fait porte-parole de la vie dans la rue, de la lutte des afro américains pour leurs droits légitimes, des injustices en général. Aujourd’hui bien ancré dans un music business dont il a su tirer les ficelles de ses mains pleines de bagouzes, le rap semble devenu une caricature de lui-même. Bling bling, il passe à la radio, les culs de ses « Bi-A-tches » font des ravages sur MTV… Que reste-t-il de ce storytelling urbain ? Un jargon de petite frappe dans une bouche aux ratiches plaquées or ?
Pacewon _ leader d’Outsidaz, premier groupe d’Eminem, qui compte au rang de ses featuring les Fugees, Method Man, Redman ou Morcheeba _ décroche son téléphone pour boxer le fronting (« attitude de ceux qui prétendent être ce qu’ils ne sont pas » en rap courant, ndlr), remettre l’écriture au centre du débat et écouter maman…
Que se passe-t-il quand tu décides d’écrire un rap ?
Je m’assois. Le beat arrive en premier. J’écoute ce beat attentivement et j’allume un joint. Je fume de l’herbe et des cigarettes en essayant d’imaginer la meilleure chanson que je puisse écrire pour ce beat. D’où vient ce beat ? Pas de ma tête, non. Des amis m’en composent beaucoup, mon frère, mon producteur ou Mr Green, mon partenaire (co-auteur du succès critique The Only Color That Matters Is Green, ndlr). Je cherche à être le plus pertinent possible mais aussi à divertir. J’essaye d’utiliser un maximum de métaphores et, à partir de là, c’est la musique des mots et le flow (le phrasé, ndlr) qui prennent le dessus…
… Heu… Ne quitte pas… Double appel… Sorry…
…
…
Désolé, c’était ma mère (il doit être 10h du matin à New York, ndlr)… Elle me disait combien elle est heureuse. C’est un grand jour aujourd’hui pour la communauté afro américaine, le premier président américain noir ! (Le coup de fil a été passé le 20 janvier 2009, jour de l’investiture d’Obama, ndlr).
…
Où en étions-nous ?
Tu n’as pas de technique spéciale pour écrire ?
La combinaison gagnante, c’est beat + flow. Je n’ai pas de secret. Je pose mon flow sur le beat. Si c’est cool, je garde, sinon je jette.
Et si rien ne vient ?
Alors… Je pose le stylo. Je regarde la télé. Si je tombe sur un truc qui m’interpelle, je m’assois, j’écoute le beat et pose mon flow, j’allume un joint…
Tu ne peux pas écrire sans fumer ?
Si, je peux, mais c’est ennuyeux. Sans herbe, mon imagination n’est pas aussi fertile.
Écrire, c’est important pour un MC ?
Mon premier amour, c’est le flow mais aujourd’hui, je m’intéresse au processus d’écriture d’un album. J’aime quand les traits d’une histoire se dessinent un à un sous la plume, jusqu’à, titre par titre, former la petite histoire dans la grande.
Et lire ?
Je ne lis que des bandes dessinées, surtout les classiques du comic book comme les X-Men ou Les 4 Fantastiques. Je suis un peu un enfant. J’adore les images. Je regarde énormément la télévision. J’aime me tenir au courant des évènements. Je regarde essentiellement les informations, quelques films et un max de jeux télévisés, style Family Feud (version américaine de notre réssussitée grâce à Dechavanne Famille en or, ndlr) ou Trivial Pursuit.
Ta rencontre avec Eminem ?
Au tout début d’Outsidaz, on s’est rendu à Detroit. En arrivant à l’aéroport, un gars m’a accosté : « yo, je m’appelle Marshall ! » Voilà ma rencontre avec Eminem. C’était un bon MC, très frais, alors on a enregistré quelques albums avec lui, ce qui lui a permis d’observer comment on bossait, et puis, il a explosé pour devenir le monstre qu’on connait. Lui, quand il écrit, il imagine tout un scénario et puis il le rend drôle. C’est un grand auteur, d’autant que pour lui, ça a été plus difficile. C’était un petit blanc dans un milieu de black. Il a franchi toutes les barrières car il était simplement meilleur que les autres.
Outsidaz a gagné sa popularité sur le ring des battles… Ça ressemble vraiment à ce qu’on voit dans « 8 Miles« , une battle ?
Une battle, c’est deux MCs qui boxent. L’un occupe le coin rouge, l’autre, le bleu. Quand la cloche retentit, la joute verbale commence. Les poings sont attribués à celui qui a les meilleures rimes, le meilleur flow, qui a le plus de choses à dire… Dans le film, la scène se passe dans un club, c’est plutôt un open mic. Dans la réalité, tu n’as pas besoin de toute cette mise en scène. Il suffit de rencontrer quelqu’un dans la rue et de le défier. Les gens alentour servent de juges… J’aime les battles, ça me permet de garder une certaine fraîcheur et d’évaluer en permanence ma capacité à convaincre les gens.
Toutes ces références au combat… Crois-tu, comme certains, que sans rage le rap n’a rien à dire ?
Prends mon album I’m Leaving, entièrement consacré à une fille. Bon, OK, elle me largue, j’avais la rage… Mauvais exemple…
Je crois que la rage fait partie de mon style et de ma personnalité mais je vois ce que tu veux dire et je vais te dire un truc : le hip hop c’est du hip hop, peu importe le sujet. Qu’on parle de flingues ou de bijoux, tant que le flow est bon, c’est bon. Bien sûr les clichés véhiculés par le rap bling bling sont agaçants mais chacun a le droit de s’exprimer comme il l’entend. Ça ne me dérange pas. Les filles qui remuent des fesses sur MTV, c’est sympa à regarder. Il y a un temps et une place pour ce genre d’expressions, même s’il y en a plus que nécessaire. Les sujets que tu choisis d’aborder sont fonction de l’argent que tu veux te faire. C’est parfois dur pour un soldat comme moi mais je me fais un peu d’argent. Assez en tout cas pour produire des disques. Je ne sacrifierai jamais mon art pour devenir commercial !
Le « parental advisory » est-il caractéristique de ce rap bling bling ? Il n’y en a pas sur ton disque…
J’en avais un avant… C’est nouveau, j’essaye d’être politiquement correct. De toute façon, les kids peuvent très bien acheter un disque qui porte l’avertissement alors autant arrêter d’être vulgaire et se concentrer sur la musique.
Champion du name dropping, Pacewon ne raccroche pas sans les traditionnels shoutouts :
« Shout out everybody, my crew, Team Won, Outsidaz, Mr. Green (…) real hip hop keep it real and shout out you of course ! »
Ça sert à quoi tout ça au fait ?
A montrer ta gratitude et puis, il y a une question de statut et de prestige, suivant les noms que tu es en droit de citer…
Album « Team Won » (Ascetic / Modulor)