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Tortoise a illuminé ma Route du Rock, ou : Comment je suis devenu un vieux con

Tortoise sur scène © D.R.

Tortoise sur scène © D.R.

Vendredi 14 août, on ne donnait pas cher de la peau des papys post-tout de Tortoise, perfidement calés entre Deerhunter et My Bloody Valentine. Pourtant, croyez-le ou non, la vraie « révélation » de cette édition malouine 2009 était chauve, quadragénaire et hyper technique. Pas cool du tout, en somme.

Si la deuxième journée de la Route du Rock 2009 fut certainement l’une des plus mauvaises jamais subies ces dernières années et que la dernière fut parfaite à peu de choses près, le jour d’ouverture des festivités au fort de Saint-Père apparut à bien des égards comme une gigantesque bizarrerie, pas si sympathique ni très agréable avec le recul. Et même assez symptomatique d’une petite observation tendant à prendre une certaine ampleur avec le temps : le fait qu’au final, l’Indé (je mets une majuscule comme pour un concept, assez flou certes, qui engloberait la musique indé, les sorties indé, le public indé, l’attitude indé, les blagues indé) ne me sont plus très sympathiques. Evidemment (et heureusement), il existe à cela de très nombreuses exceptions. Mais elles n’en font pas pour autant disparaître cette impression tenace de gêne, d’indulgence injustifiée et, pour tout dire, d’ennui que l’on qualifiera faute de mieux de « typiquement indés » et qui me gagnent de plus en plus souvent lors de festivals, de concerts du même adjectif. J’en veux pour preuve ce fameux vendredi 14 août, et ce qui s’y est tramé entre l’apéritif et la tisane.

La pudeur et une profonde affection pour la musique nous ferons taire la piteuse prestation des New-Yorkais de Crystal Stilts. L’assistance se divisait globalement entre trois grandes catégories : les jeunes branchés, venus pour Deerhunter ; les moins jeunes branchés venus pour My Bloody Valentine ; et l’amateur local de « pop-rock » et de galettes-saucisses-bière à qui la rencontre avec Kevin Shields & co. a dû ruiner l’oreille interne. Mais personne – ou presque – n’était là pour Tortoise. Oui, Tortoise, ce groupe de quadras bedonnants et dégarnis, nés sur les cendres de Slint au début des années 90, et qui fut l’un des fers de lance du mouvement post-rock en y ajoutant des touches de jazz, d’électro, de musique africaine ou répétitive… ça fait rêver, hein ?

Tortoise « In Sarah, Mencken, Christ and Beethoven There Were Women And Men »

D’ailleurs certains signes de trompent pas : au moment de leur montée sur scène, le bar VIP (cette annexe du 11è arrondissement à Saint-Malo) est plein à craquer. C’est que les vétérans Chicagoans ont ce soir le privilège empoisonné de faire « patienter » entre Deerhunter et My Bloody Valentine, les deux poids lourds shoegaze de la soirée. « Tortoise, tsss, du jazz-rock oui ! Que dis-je, du prog ! Tu te rends compte, les mecs, ils savent jouer de leur instrument ! Ah ah ! Allez, un autre gin tonic s’il vous plaît ! » Bravant les moqueries et certains de nos doutes, on se cale donc au milieu de la foule pendant que le groupe démarre son premier morceau. Première constatation : leur disposition scénique est très spectaculaire ; deux batteries se font face sur le devant de la scène, derrière elles quelques claviers, guitare et basse de chaque côté, alors que la scène est encadrée par deux vibraphones. Cette organisation impose évidemment une mise en valeur franche de l’aspect rythmique du groupe. Lequel est plutôt bien pourvu en la matière, puisque sur les cinq musiciens qui composent le groupe, quatre sont potentiellement batteurs, et trois ont tapé sur des fûts (parfois à une main) ce vendredi.

Tortoise « Monica »

Deuxième constatation, et c’est une surprise : Tortoise joue fort, puissant. Visiblement mis au défi de cette place délicate dans le planning de ce vendredi, le groupe a décidé de montrer qu’il n’est pas que ce groupe intello-méditativo-chiant qu’on  décrit souvent. Le son est parfait, limpide. Le jeu est parfait, limpide. La tombée de la nuit est parfaite, limpide. On se dit subitement que des gens qui tentent de rendre des choses aussi compliquées d’une telle fluidité ont peut-être compris quelque chose qu’on n’a pas encore compris.

On se surprend à admirer les compétences techniques de ces duos de batteurs plutôt démonstratifs non pas tant parce que les morceaux les justifient (les morceaux de Tortoise pourraient justifier une chorale de brebis s’il le fallait), mais parce qu’on a cette impression fort agréable que, comme le disent les Américains avec cette formule difficilement traduisible : they care. Ils en ont quelque chose à faire que des gens se soient déplacés et aient payé leur place une blinde pour voir un festival de musique dans une ancienne forteresse bretonne. Ils en ont quelque chose à secouer que « bien jouer » puisse être plus qu’une question de « feeling », mais aussi une question toute bête et objective de justesse, de précision et allez oui, osons les grands mots : de technique. Tortoise, à l’inverse d’un Deerhunter pourtant pas mauvais, a mouillé le maillot, a « donné » quelque chose. Il n’y a d’ailleurs guère que dans le rock ou la pop indé que cette distance vis-à-vis de « l’effort » sur scène soit autant célébrée : dans la soul, le funk, le hip-hop, le jazz et toutes sortes de musiques traditionnelles diverses et variées, le don de soi est une notion sacrée, quasi-intouchable.

Tortoise « Seneca »

Ainsi donc Tortoise et leurs tronches de profs de maths dégarnies mouillent le maillot et envoient le steak, comme on dit. Parce qu’ils n’ont pas oublié que dans « musique » il y a « musique » et qui si on peut s’éviter une Alison Mosshart défoncée à la B12 (tellement classe), ben on le fait. Parce que Josh Herndon et John McEntire imitant une batterie dans le delay à deux batteries mais sans delay, c’est très impressionnant. Parce qu’on peut juste glapir de plaisir à l’écoute du son de basse monumental de Doug McCombs (dont tout le monde s’accordera à dire qu’il a une tête d’ex-taulard), et que ça ne fait pas de nous des geeks qui passons notre temps libre sur les forums de matos. Juste parce que ce son est beau, et que d’une certaine manière, c’est ce qu’on demande à la musique. D’enchaîner de beaux sons. Mais le génie de Tortoise, c’est non seulement d’enchaîner, mais d’accumuler les « beaux sons » propres à des musique différentes, sans que cela tourne jamais au crossover, à la fusion : un concert de Tortoise donne donc l’impression d’être simultanément à un concert de jazz, de pop 70′s, de musique brésilienne, de heavy metal et de G-funk. Et puis, surtout, surtout, Tortoise a l’air content d’être là.
Les connaisseurs de l’oeuvre des Américains auront pu se délecter du côté « rétrospective » de la set list, faisant la part belle à « TNT » et « Standards », deux très grands albums de musique aventurière et joueuse (les incroyables « TNT » et « Seneca » en guise de final tétanisant). Kevin Shields et son groupe d’airbus au décollage pourra bien, quelques minutes plus tard, tutoyer les 120 dB et faire le beurre de tous les ORL de la Terre, il n’aura pas réussi, ce fameux et très bizarre vendredi 14 août, à être aussi fort que cet étalage de classe. Car parfois, être cool et être classe sont deux choses radicalement opposées.

18 Réponses to “Tortoise a illuminé ma Route du Rock, ou : Comment je suis devenu un vieux con”

  1. Maxime Chamoux dit :

    C’est très gentil, mais cet article ne dit pas exactement ça.

  2. Marie Gallic dit :

    J’apprends par cet article que je suis une « jeune branchée »… J’étais venue pour Deerhunter (et, même s’ils n’ont pas vraiment mouillé le maillot, le concert était plutôt bien fichu)… Merde… Mais comme mon concert préféré de la Route du Rock c’est Bill Callahan, je suppose que ça me « débranche », non ?

  3. Anthony Mansuy dit :

    Moi perso je trouve ça bien d’être un branché.

  4. tortue génial dit :

    C’est bien que la Route du rock permette à des journalistes de découvrir enfin de vrais groupes.

    Ils ont donné un concert énorme à la Cité de la musique il y a quelque mois mais je pense que toute la rédaction de Voxpop devait être à la Flèche d’or ce soir là.

    Avoir de tels apriori sur Tortoise c’est être un jeune con avant d’être un vieux con.

  5. Camille se la pète en salopette dit :

    ha, tortue géniale est vraiment un vieux con dis !

  6. Anthony Mansuy dit :

    Ce qui est notable et remarquable, c’est d’être capable de repousser et d’inverser ses propres a priori, surtout au sujet d’un groupe aussi chiant que Tortoise, soit dit en passant.

    En revanche, pour ce qui est des a priori concernant les journalistes, certains ne se gardent pas d’enfoncer la porte dès qu’elle s’entrouvre.

    Que voulez vous, il y a de jeunes cons et de vieux cons. C’est un peu le verdict ?

  7. Sfar / Gaël dit :

    Le pire concert du festival à mon goût.

  8. Maxime Chamoux dit :

    Ouh là ouh là… Tout le monde se calme, là !

    Depuis quand « banché » doit être pris comme une insulte ?

    C’est l’été il fait beau, la vie est belle quoi.

  9. Marie Gallic dit :

    Heu… Je confirme que « branché » n’est pas une insulte… Surtout que dans l’article, le mot est opposé à « vieux et con », donc, no offense…
    Je suis même super branchée puisque j’ai raté Tortoise pour cause d’entretien avec Bradford Cox… En revanche, je ne sais pas si les « branchés » étaient bienvenus vendredi, j’ai bien l’impression qu’il n’y a pas eu grand monde pour apprécier la performance de Deerhunter…

    C’est l’été, on a eu une Route du Rock sans pluie, peace !

  10. tortue géniale dit :

    ouai c’est un vieux con et en plus il aime les petites culottes.

  11. Laurent Blot dit :

    Pour info, Alison Mosshart est en couple avec Petit Guss, le neveu de Ilgueugueu.
    Ceci expliquant cela.

  12. LP2012 dit :

    @maxime

    si tu car dis ca:

    « ce groupe de quadras bedonnants et dégarnis, nés sur les cendres de Slint au début des années 90, et qui fut l’un des fers de lance du mouvement post-rock en y ajoutant des touches de jazz, d’électro, de musique africaine ou répétitive… ça fait rêver, hein ? »

    c’est a dire: quadras bedonnants et dégarnis = ca fait pas rever = buvette pleinne
    donc ca rappelle bien que l’apparence est primordiale dans le monde de la popculture.

  13. ameneul dit :

    Tortoise c’est quand même vachement nul, putain, en tout cas moi je connaissais que My bloody valentine, un groupe que j’adore depuis 4 ans (j’en ai 18).
    Mais qu’est-ce que Tortoise fut chiant. Le mérite qu’ils ont eu après un Deerhunter à la musique hyperprévisible, c’est que leurs motifs compliqués s’agglutinent les uns à côté des autres, se suivent et repartent, et ça arrête de te faire transpirer tout en te disant qu’il faut aller prendre des jetons pour faire passer l’heure qui vous suit.
    Cristals Stilts, que je connaissais pas, m’a beaucoup surpris, ce groupe de rock déprimant et ringard souffrait pourtant d’un réglage sonore approximatif. My bloody valentine m’ont bien déçus, sauf sur When you wake (your still in a dream) et Soon où le sommet du festival et de la musique a sans doute été atteint. Dommage que le son souhaité si fort brouille tant les mélodies et voix en live…on peut se demander s’ils savent chanter en dehors des studios.
    Le groupe d’après, au nom long me paraît prometteur, mais les morceaux sont inégaux.

    C’était ma première route du rock, et finalement c’est pas un festoch génial. C’est clair que la musique indé souffre de je ne sais quels maux, qu’ils soient au niveau de la scène et du son ou du public.

  14. PearGynt dit :

    j’étais venus pour le set de Tortoise, ne les aillant jamais vu avant, et la set list ma effectivement réjouis: part belle à TNT et Standards, avec quelques perles de Beacons Of ancestorship (« prepare your coffin » est encore meilleur en live assurément).

    En plus d’être d’une technique si bien huilée qu’elle parait fluide, je retiens le groove monstrueux qu’ils en dégagent.

    alors on pourra reprocher la froideur du public frenchy qui ne dance pas, ni applaudis à tout rompre, ou l’aspect complexe des rythmiques du groupe, il n’empèche que tortoise reste la meilleur prestation de cette édition 2009.
    de part leur expérience de la scène, et leur professionnalisme.
    et si vous jugez le mot « professionnalisme » gonflant quand on parle d’un groupe de rock, repenser juste au foutage de gueule d’un Kevin S. des MBV qui monte sur scène sans avoir fait de balance malgré une fiche technique pharaonnique qui à fait justifier le prix des places.

    ce n’est pas ma première route du rock, mais c’est la première fois que je vois des gens attendre avec autant de ferveur une tête d’affiche, qui à la final n’offre qu’une bouillie ou rien ne se distingue ni la place des instruments, ni la voix, ni le travaille sur la saturation (un comble pour un groupe de shoegaze).c’était peut être eux les vieux cons finalement.

  15. copole dit :

    Depuis quand Tortoise est né des cendres de Slint?? Et oui il y a bien du delay sur les deux batteries du titre en question, et ce à chaque concert de Tortoise!

  16. copole dit :

    Et sinon, le public de la route du rock, est un public de Parisiens branchouille, qui vient pour se montrer, mais comme ils se ressemblent tous (jean slim+chemise à carreaux rouge+Rayban pour les hommes/tunique et leggings+Rayban pour les filles), ils sombrent dans l’indifférence la plus totale…

  17. Maxime Chamoux dit :

    OK au temps pour moi, après vérification Tortoise n’est pas EXACTEMENT né « sur les cendres de Slint ». Il n’empêche que les deux groupes ont entretenu des liens très étroits, et que ce lien en question s’appelle David Pajo.
    Bien vu monsieur l’inspecteur.

  18. copole dit :

    yes sir!! You got it right!! :)

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