APPELEZ-MOI ROCK CRITIC

« Far»  ou comment Regina Spektor vient d’inventer la Perestroïka pop

Jean-Vic Chapus - Lundi 29 juin 2009
Regina Spektor - Paris - Mars 2005 © Mathieu Zazzo

Regina Spektor - Paris - Mars 2005 © Mathieu Zazzo

« Le son d’un jeune humain qui essaye de créer de la musique» . Voilà le manifeste que s’est attribué la ravissante Regina Spektor. Ce résumé va parfaitement bien à son cinquième album « Far» ; oeuvre pop touchée par la grâce terrestre. Plaidoyer pour l’être humain de l’année.

Vous allez lire ici et que « Far» , le cinquième album écrit et composé par Regina Spektor, est certainement le meilleur disque de son auteur. Le plus complet. Le plus maîtrisé d’un bout à l’autre de sa brillante dramaturgie pop. Tout cela est vrai. Comme il est vrai que Regina Spektor pourrait devenir, pour les années 2000, un équivalent aux brillants The Smiths du dyptique « Meat Is Murder» - « The Queen Is Dead» , l’arrogance en moins. Regina Spektor est une des rares artistes actuelles à ne sortir que des disques compagnons. On ne parle pas de pop music, mais d’une sensation qui élargit le cadre des chansons et établit une relation intime à son (ses) auditeur(s). Nous sommes excessifs, sans doute, mais, là, il se passe vraiment quelque chose. Cette chose dépasse la pop bien troussée et placée sous le quadruple patronage John Lennon, Prokofiev, Kate Bush et Joni Mitchell.

Vous allez également lire ici et là que sur « Far»  (comme sur les précédents « Begin To Hope»  et « Soviet Kitsch» ) Regina Spektor agresse toujours les coeurs tièdes. Selon eux cette jeune Russe de 29 ans installée à New York en fait régulièrement trop. Elle sourit trop. Ses yeux sont trop bleus pour être honnêtes. Elle cligne trop ses paupières. Elle allume trop le chaland avec ce délicieux accent d’enfant Baboushka. Elle joue trop à l’héroïne romantique « sortie d’un roman de Tolstoï»  pour ne pas en faire un fond de commerce. Et cette voix de kamikaze, alors, ce n’est pas de la corruption de l’âme au moyen d’un lyrisme exagéré ? Ne parlons même pas de ces phrases candides en refrain comme « But God can be funny. At a cocktail party when listening to a good God themed joke, or when the crazies say he hates us all…»  (« Dieu peut être sacrément marrant. Par exemple lors d’une soirée cocktail quand on écoute des bonnes blagues sur Dieu ou quand des cinglés racontent qu’il nous déteste tous…» ) ?

Pour les détracteurs de « fille Spektor» , cette demoiselle serait donc une des plus insupportables minaudeuses de la nouvelle génération de singer songwriters. Trop séduisante au premier degré. Auraient-ils trouvé Regina plus fréquentable si elle avait été dotée d’une moustache démente, voire, carrément, d’un putain de bec de lièvre à faire hurler de rire Mimie Mathy ? Possible… Pire Regina Spektor fait école. Comme toute artiste marquante de son époque (rendez-vous dans 10 ans pour s’en rendre compte) elle a déjà ses suivistes. Kate Nash et son accent brit à couper au fil de fer barbelé. La petite Camélia-Jordana, révélation de la « Nouvelle Star»  septième saison. Toutes ces minettes aiment le jazz, la pop, le blues, le folk, le rock, le rap, mais sans se prendre pour des spécialistes. Elles chantent bizarrement. Leur moteur s’appelle l’instinct. Elles impriment la pellicule de leur grâce encore en chantier. Elles sont dotées d’un potentiel de séduction fragile et naturel hérité des égéries pop sixties comme Claude Jade ou Audrey Hepburn.

Mais parlons quand même de ce cinquième album. « Far»  n’a rien de ces enregistrements qui sentent la fausse candeur, le faux syndrome de Peter Pan ou, pire que tout, la fausse modestie. « Far»  est un disque qui assume tout. En bloc. Les envolées de voix comme dans une cathédrale, les clins d’oeil appuyés au Jeff Buckley de « Grace»  sur « Human Of The Year» , la mélancolie pop la plus bouleversante sur « Genius Next Door»  ou « Man Of Thousand Faces» . Le grand carambolage des sons est également au rendez-vous sur l’impressionnant « Dance Anthems Of The 80’s» . Ce morceau commence lo-fi puis, dérive en cold wave pianoté au Bontempi, se pique de vocalises orientales, puis, à la fin, s’échoue, en majesté, dans un rock progressif à la Queen. C’est un patchwork extrême, mais jamais de mauvais goût. C’est aussi la meilleure chanson que j’ai entendue en 2009.

Méticuleusement produit à quatre cerveaux par David Kahne (le précédent « Begin To Hope» , The Strokes), Jacknife Lee (REM, Bloc Party), Mike Elzinondo (Eminem) et par l’ancien Electric Light Orchestra, Jeff Lyne, « Far»  est un grand disque de rock, de folk et de pop classique, un point c’est tout. Il est celui que seule peut écrire une artiste marquante de la décennie. Le disque d’une vraie punk. Comme toute « no future girl»  qui se respecte cette dernière préfère forcément Frédéric Chopin aux atroces Rancid.

« Far»  ressemble aussi au disque complet que Regina Spektor porte en elle depuis ses débuts. Moins cash machine que le précédent « Begin To Hope» . Moins hippie nonchalant que l’ancien « Soviet Kitsch» . Il croise parfaitement les mélodies pop, la mélancolie jazzy, les inflexions blues, les moments de pur nonsense à la Monty Python et les envolées symphoniques de l’ancienne élève appliquée de conservatoire classique. Ceci sans oublier de mentionner cette voix qui ici a l’air de plus en plus émancipée de son carcan. Sur ces 13 nouveaux titres, cette voix fait sa Perestroïka (» libération»  en V.F.). Elle est capable d’exprimer des choses douloureuses avec un infini détachement de dandy (» Two Birds» ) et vice-versa. Dans un long entretien bientôt publié dans les colonnes de VoxPop édition papier (sortie le 28 août) Regina parle d’ailleurs de sa voix en des termes très légers: « J’ai commencé à trouver ma propre voix en imitant toutes sortes de singer songwriters dont j’étais fan devant le miroir de ma chambre. Il y a eu des imitations de Jeff Buckley, puis de Billie Holiday, de Joni Mitchell… Comme cela faisait rire mes amis j’ai persisté… jusqu’à trouver ma vérité dans ce travail de clown !» 



Pour finir j’aimerais vous relater cette anecdote que l’ami Samuel Kirszenbaum (photographe co-fondateur de VoxPop, blah, blah…) m’avait racontée un jour. Pour l’anniversaire de son père, Marek, Samuel achète le fabuleux livre « New York»  du grand photographe William Klein. Comme Klein habite à Paris et que Samuel connaît des gens qui peuvent l’introduire chez le maître, il réussit à obtenir une dédicace spécifique pour son père. En deuxième de couverture de son ouvrage, Klein écrira: « Bien chaleureusement pour Marek ! Vous êtes le bienvenu partout» . Les deux étant juifs d’Europe de l’Est cette signature a une signification particulière: « Vous êtes loin de chez vous… mais désormais le monde entier est chez vous» . Regina Spektor, petite juive Russe, installée à New York, a sorti avec « Far»  un disque régulièrement fabuleux en cela qu’il est « Bienvenu partout» .

CD « Far»  (Sire Records/WEA)

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