Souscrire à la newsletter

THE STREETS À ROCK EN SEINE


C’est l’invité surprise de ce samedi à la nouvelle édition de Rock en Seine, remplaçant Q-Tip au pied levé. Au début des années 00, Mike Skinner alias The Streets a donné du crédit au rap made in U.K. Et puis un jour, le gars de Birmingham en a eu assez d’occuper un terrain narratif sans concurrence. Aujourd’hui, il sort un cinquième album, « Computer & Blues », releve les compteurs sur l’air de « Je suis venu te dire que je m’en vais » et annonce son intention de se lancer dans le cinéma. Dernier bilan en forme de bilan de première partie de vie avant d’attaquer la deuxième, quelqu’un ?

Texte : Stringer Bell – Photos : Delphine Ghossarossian

Mike Skinner: Actuellement je suis sur l’écriture d’un film avec mes potes. Un thriller vraiment énorme ! Le travail sur le scénario est quasiment achevé. Je me sens excité comme jamais. Tu te rappelles du premier long-métrage de Danny Boyle, « Petits meurtres entre amis » ? Et bien, il y aura le même esprit. L’action se déroule dans un hôpital… Non, franchement, tu vas voir, il y a plein de ressorts narratifs à trouver quand tu situes ton histoire dans un hôpital. Les personnages seront enfermés dans cet endroit. Et je peux t’assurer qu’être prisonnier dans un hôpital, entouré de cadavres et de malades au stade terminal, ça te donne une putain d’envie de tuer tes contemporains. On devient forcément plus violent dans un tel environnement. Même si j’avais situé mon scénario pendant une guerre, cela n’aurait pas été pire.

C’est vraiment très différent, pour vous, l’écriture d’un scénario comparée au travail sur les textes d’un disque ?
En fait, pas tant que ça… Je suis trop vieux pour changer ma méthode d’écriture. C’est toujours basé sur l’observation de personnages. J’ai déjà une sacrée bonne pratique avec les albums de The Streets. Ecrire des morceaux hip-hop, ça t’aide à délayer des histoires. Il y a plus de possibilités narratives, car je ne suis pas coincé par le format de la chanson. Le truc du « couplet-refrain-couplet », ça devient vite automatique à force de pratiquer. Et puis quand tu te rends compte que tu écris tes albums avec le sens du storytelling et que, une semaine avant leur sortie, il y a déjà des mecs qui en téléchargent des petits morceaux, chanson après chanson, sur le web, forcément, ça ne te fait pas marrer…

Votre intention était-elle déjà « cinématographique » avec The Streets – saisir l’attention des auditeurs, les garder sur toute la longueur d’un album ?
Sans doute un peu, oui. Je n’ai jamais pu faire court ou aller droit au but. Déjà, quand j’étais jeune, j’étais celui qui racontait les récits les plus longs, le mec trop bavard pour mes professeurs. J’ai toujours eu une bonne tendance à romancer mes histoires. Il suffit que je sorte au pub du coin et que je me prenne une cuite, pour que je transforme ça en un récit épique : les poivrots du coin deviennent des mecs merveilleux, les filles sont beaucoup plus belles que les boudins qui te servent derrière le comptoir. J’aime bien voir les choses avec un angle différent, imaginer la fin d’une histoire d’amour avant même qu’elle n’ait commencé.

N’est-ce pas naïf de penser que la majorité des auditeurs peut encore se concentrer sur la quarantaine de minutes de musique dans d’un CD ?
Je m’en suis rendu compte à la sortie de « A Grand Don’t Come For Free », le deuxième album de The Streets. Dans certains articles qui lui était consacré, j’ai lu : « Mike Skinner se fourvoie ! Son disque est simplement trop long et raté ! » Pourquoi ? Parce qu’il sonnait, je cite, comme un « concept-album ». Concept-album ? C’est devenu une insulte dans les années 2000. L’industrie a eu tellement peur du téléchargement qu’elle a fait croire que le public ne voulait plus d’histoires longues, juste des petits bouts de MP3 par ci, par là… Alors je me suis adapté à cette donne sans m’en rendre compte. Hormis pour « Computer & Blues » où j’ai repris ma vieille méthode, j’ai plus travaillé sur les chansons en elles-même que sur l’histoire globale. Mon projet d’écriture s’est mis à dévier. Ce milieu, qui préfère des bande-annonces à un vrai film, devient forcément moins intéressant avec le temps.

Vous citez de plus en plus d’influences appartenant au rock et au passé : « Berlin » de Lou Reed, Kraftwerk, Bob Dylan. Est-ce à dire que le rap est devenu trop étriqué pour vous ?
Au contraire. A l’exception de cette chanson de The Vaccines, « Post Break-Up sex », actuellement c’est le rap qui redevient la nouvelle forme musicale la plus excitante qu’on puisse écouter. Il y a un vrai mouvement de balancier. Le rap s’est remis à innover en Angleterre. Est-ce que vous avez entendu ce type, Ghostpoet ? Son premier album m’a foutu en l’air. J’aurais adoré écrire un truc de ce niveau. Mais à part lui, c’est vrai que mes dernières découvertes sont plus des disques appartenant au passé. J’ai commencé dans la musique sans aucune conscience de l’histoire pop et rock. Pour moi, le bien c’était le rap, et le mal c’étaient toutes les autres musiques. Quand un pote à moi me disait « Hey ! Mike ! Désolé, mon vieux, je ne peux pas venir boire un verre avec toi, je vais voir un concert de rock » je trouvais toujours une vanne. Et puis, mon arrogance s’est effacée. Un jour un ami, m’a conseillé d’écouter Bob Dylan. De Dylan je suis passé à Johnny Cash. Puis, le reste à suivi : Lou Reed, le Velvet Underground, les albums solo de John Lennon. Quand tu es gamin, tu penses que tu es là pour écrire une musique qui n’a jamais existé avant toi. Et puis, finalement, en vieillissant tu te rends compte que tu ne peux pas ignorer ce qui a déjà eu lieu.

Dans le paysage du hip-hop britannique vous avez eu, dès vos débuts, l’image du rappeur préféré des petits Blancs fans d’indie rock. As-tu essayé d’aller contre ce cliché ?
Au début, oui… Pour cela, j’ai surjoué le mec un peu bas du front en interview. Comme je n’ai jamais été à l’aise avec les médias, j’en ai rajouté en tirant la gueule et en sortant des conneries plus grosses que moi : des tirades sur les filles, sur la drogue, etc. Juste pour avoir l’air plus dur que ce que j’étais. Quand tu appelles ton projet The Streets, tu as tendance à penser que tu vas t’adresser principalement à la rue. La façon dont mon premier album a été reçu a dépassé le simple cadre du rap. Le pire, c’est que j’en étais fier. Tous ces articles qui insistaient sur le bon niveau de mon écriture je les ai lu et relu. Mon envie a la base, c’était d’être considéré comme un bon auteur. Je voulais qu’on écoute mes disques, mais aussi qu’on trouve de la vérité dans mes textes.

C’était votre crise d’ego, ce « Je veux être reconnu comme un auteur » ?
Oui, un peu. On ne peut pas dire que j’ai été le type le plus simple du monde. Surtout à partir du moment où j’ai connu le succès avec mon premier album, « Original Pirate Material ». Et puis, au fur et à mesure, j’ai appris à me calmer et à tourner en dérision mes velléités à devenir « le grand écrivain pop des années 00 ». Je me suis rendu compte que tout cela n’était après tout que de la pop. Et la pop c’est de l’entertainment. Tu dois travailler sur ta capacité à divertir les gens. Trouver un emballage musical qui fasse passer le fond de ton propos aussi. Je me suis rendu compte que je n’étais pas le premier petit connard dans la pop à vouloir « écrire des textes ». Et, le pire, c’est que ceux qui sont passés avant sont loin d’être nazes.

Lire la suite

…/…

Pages: 1 2

Laissez une Réponse