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DES AMÉRICAINS À PARIS : LOST IN TRANSLATION

Photo : Audrey Cerdan

Ils sont américains. Ils préfèrent sans doute Bob Dylan à Hughes Aufray. Installés à Paris au nom d’une impasse « French Dream », ils jouent dans le métro, les bars, voire enregistrent des disques. Surtout, ils savourent leur condition de musiciens expatriés. Rencontre avec Chelsea, James, John, René et l’ex-Posies, Ken Stringfellow. Même dans la musique, même en 2010, la bohème selon Henry Miller, c’est encore actuel.

ARTICLE PARU DANS VOXPOP #14 (MAI-JUIN 2010)

De loin, ça ressemble à un poulpe géant. Chelsea est une sorte de rasta habillé avec un goût des couleurs, disons, plutôt sujet à la controverse. Une de ses chaussettes est blanche et rayée de noir. L’autre rouge fluo. Au milieu, une idée de ce à quoi aurait pu ressembler Lenny Kravitz s’il avait plus fréquenté les Puces de Clignancourt que les boutiques à la mode. Surtout, Chelsea est l’un de ces nombreux musiciens américains lost in translation en France. L’histoire du rock en a retenu quelques-uns (Elliott Murphy, Johnny Thunders zonant du côté du Gibus à la recherche d’une dose, Josephine Baker). Ils ont atterri ici, souvent par hasard. La proverbiale histoire de la fille mignonne qui aguiche et plante une fois les choses parties pour devenir sérieuses. Le dégoût larvé du culte de la réussite made in USA, aussi.

EXPATRIÉ VOLONTAIRE AU PAYS DE SARDOU
« Je suis né à La Nouvelle-Orléans, mais j’ai passé mon enfance et mon adolescence à Los Angeles. À l’époque, la Californie c’était interdit aux gens différents ! » Chelsea est auteur, compositeur, même s’il s’est spécialisé aussi dans les reprises de « David Bowie, Prefab Sprout, les Beatles et pas mal de rockers anglais finalement ! » Il exerce à Paris, et vit actuellement dans un appartement du côté d’Ivry-sur-Seine. Il ne parle pas le français, même si il dit le comprendre. Il aime les croissants (« plus belle invention du monde »). Son installation à Paname était un passage obligé pour ce grand Black volubile: « impossible de vraiment me fixer quelque part. C’est la nature de Chelsea !»

COMME UN MONSTRE
Quand on lui demande son âge, Chelsea éclate de rire et prend un air « plus affecté que moi, tu es Paris Hilton » : « si tu me demandes mon âge, je ne te répondrai pas. Excuse-moi, mais je veux garder mon jardin secret ! La seule chose que je peux te dire c’est que je suis né un ‘Bastille Day’, le 14 juillet ! » Après avoir lâché ses études – et évité de se diriger vers le tennis, que son cousin veut lui enseigner – Chelsea part pour Londres. Comme il recherche le danger à travers les disques de Led Zeppelin, il se dit que la vie de rock-star lui irait comme un gant en cuir. « À L.A., j’étais considéré comme un monstre. J’avais une coupe de cheveux à la David Bowie période ‘Diamond Dogs’. On a mieux accepté mon originalité en Europe ! »

LE BLACK GUY DE « GLADIATOR »
Sans que cela soit prévu au départ, Chelsea décide de prendre la température de Paris. Une « amie » française rencontrée à Londres l’enjoint à passer quelques jours à Paris. Il joue un petit concert dans un bar du quartier de la Butte-aux-Cailles. Comme on l’applaudit et qu’on lui paye à manger et à boire ce qu’il veut en bières, il en conclut que « l’esprit du rock’n’roll se trouve chez vous ! » Etonnant. « Et puis je suis tombé sur cet acteur français. Tu sais Djimon Hounsou, le black guy de ‘Gladiator’. Il voulait s’installer aux Etats-Unis. Moi je lui disais que l’herbe était plus verte en France. Donc, il m’a hébergé et il m’a filé pas mal de plans pour rester sur place . J’ai perdu contact avec lui, il s’est marié et vit à L.A., enfin je crois !»

Pour remplir ses soirées, Chelsea expérimente sa méthode préférée : grand sourire, des histoires fantasques, une ou deux chansons et tout le monde lui ouvre, naturellement, ses portes. Un bohémien, ou un baba, c’est selon qui raconte ses soirées de biture avec les acteurs « Tim Roth et Harry Dean Stanton. Super cuite ! » Chelsea se partage entre des dates en concert en France, des allers-retours en Italie, des coups de main en studio d’enregistrement : « au début je vivais chez les uns chez les autres. Tout le monde était accueillant. Loin du cliché du Français qui crache à la gueule de l’Américain. Et puis j’ai pris goût à cette vie. En France, tu croises un Corse sympa, vous vous entendez bien, et, dès le lendemain, il te dit : ‘Viens en Corse, j’ai un grande villa !’ Je me laisse porter. Ici tu peux vivre sans te soucier du lendemain ou de ce qu’il y a sur ton compte en banque !»

14 PAYS EN 18 MOIS
« Ce qui me déplaît en France, c’est la paperasse. Le fait que les diplômes soient plus importants que les hommes eux-mêmes. Des gens sont super pour un boulot, mais n’ont pas les bons diplômes. Personne ne parle de ce plafond de verre qui sépare les exécutants moyens des dirigeants. » John Meldrum a 51 ans, père de deux enfants. Il exerce comme professeur à l’ATLA, le village des musiques actuelles à Pigalle. Il vient de Cleveland, où il composait des musiques publicitaires. Un taf bien payé qui lui permet de côtoyer d’excellents musiciens de Chicago, New York, Los Angeles. Et puis, un jour, John décide d’aller voir ailleurs. La faute aux Républicains : « j’en avais marre du système Reagan, qui s’est installé de 1980 à 1988. La musique publicitaire paie bien, mais on n’a aucun contrôle sur ce que l’on fait. Finalement, quitter les États-Unis, c’était vouloir changer d’horizon. » John trace donc la route à travers l’Europe en commençant par Lisbonne : « 14 pays en 18 mois avec un sac à dos et une guitare. Je dormais dans les auberges de jeunesse ! » Pendant son voyage initiatique, John se fait prêter une roulotte dans le sud de la France. Il en profite pour enregistrer une poignée de chansons sur un 4-pistes d’occasion. Logiquement, il débarque à Paris en 1989 pour essayer de les vendre. Sans succès. « J’avais un peu d’argent en arrivant, mais au fur et à mesure, j’ai tout dépensé. C’est la période où mon premier fils est né et celle où j’ai rompu avec ma première femme, rencontrée en France. » À Paris, John donne des cours d’anglais et joue – un peu – dans le métro. Il fréquente la chanteuse Madeleine Peyroux, 17 ans à l’époque : « on chantait dans la rue, on se faisait des dîners de pot-au-feu chez moi. C’était une période superbe ! » Chemin faisant, il perfectionne ses connaissances en musique française, dont il ne connaît que Edith Piaf et Yves Montand. « Le premier disque français qu’on m’a fait écouter sur place c’est le ‘Melody Nelson’ de Gainsbourg. Je me suis dit, mais putain, ce pays est génial, ils ont tout : un magnifique cadre de vie, de la super bouffe et de la musique comme ça. Heureusement qu’on ne m’a pas fait débuter mon éducation pop française avec Claude François ! »

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