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JAMAICA : LE BON CHEVAL

Photo : Mathieu Zazzo

C’est un single d’une efficacité power pop rare, « I think I like U2 » qui a tout déclenché pour le duo parisien Jamaica : festivals à l’étranger, clics par milliers sur YouTube pour leur clip réalisé par So Me (graphiste du label Ed Banger) premier album en août… Ce titre fabuleux confirme que la french pop– de Phoenix à Justice en passant par The Teenagers – joue à égalité avec sa cousine anglo-saxonne. Comme un coup de pied au cul à l’identité nationale.

ARTICLE PARU DANS VOXPOP #14 (MAI-JUIN 2010)

Florent Lyonnet : La musique en France, ça reste encore une affaire de classes sociales, même si les chapelles sont en train de voler en éclats. L’année dernière, on m’a demandé de faire le DJ dans une soirée de petits bourges à Neuilly-Sur-Seine. C’était la fête d’anniversaire des 18 ans d’une fille d’amis de mes parents. Les gamins étaient hyper propres sur eux, super bien peignés. Cleans, quoi… Et puis tout d’un coup, sans qu’on puisse le prévoir, ils se sont tous mis à s’exciter comme des sauvages quand je leur ai passé du rap hardcore : le titre « Molotov 4 » de Sefyu, Booba… Que des mecs qui leur auraient cassé la tronche dans la rue, en fait (sourire).

Avec Jamaica, on a l’impression que votre groupe vise plus le marché pop international que le marché français.
Antoine Hilaire :
L’album est terminé. Il compte 11 titres. Actuellement, on bosse sur deux morceaux inédits à fournir avec l’édition japonaise du disque. Cet été, on devrait jouer à l’affiche du festival Fujirock, au Japon. Apparemment on est déjà populaire dans ce pays. Comme les mecs de Tahiti 80 en leur temps. Peut-être qu’on va passer plus de temps à l’étranger que dans notre pays ? À Fujirock, on va jouer à la même affiche que Radiohead. C’est quand même étrange d’imaginer que tout se passe si vite aujourd’hui : notre disque n’est même pas encore sorti qu’on nous demande déjà à l’étranger. Je ne sais pas s’il faut y voir un bon présage. Normalement, les concerts c’est quand même le service après-vente d’un album…

Vous contenteriez-vous d’un succès hors de France ?
Antoine Hilaire :
Que tu joues à Londres, Paris ou Berlin c’est à peu de choses près le même genre de public : urbain, branché, pas forcément dans le besoin, habillé avec les mêmes fringues streetwear. Tu as l’impression de toujours voir les mêmes têtes. C’est comme si toute une partie du monde des amateurs de musique avaient décidé de se téléporter dans ces trois villes (sourire). En province c’est une ambiance totalement différente. Demain on se produit à Caen et ce genre de date a valeur de test pour un groupe comme le nôtre. Là, tu peux vraiment piger ce que vaut ta musique.
Florent Lyonnet : Je parle pour moi, mais j’aimerais bien que les choses ne marchent pas trop mal pour Jamaica en France. Le problème, c’est que je n’ai absolument aucune vision de l’impact qu’un groupe comme le nôtre peut avoir dans ce pays. Je trouve le marché national du disque tellement aléatoire. Entre les succès récents de Benjamin Biolay, Bénabar et Phoenix, où est la cohérence ?

Le succès instantané de votre premier single « I Think I Like U2 » sorti de nulle part a-t-il aussi attiré l’habituelle méfiance du public français vis-à-vis de ce qui marche ?
Antoine Hilaire :
On a déjà nos « haters »… Sur Internet surtout et, je crois, principalement des Français.
Florent Lyonnet : On a déjà tout entendu au sujet de Jamaica: « Groupe marketé, création de branchés, ils ont déjà prévu leur coup, aucune spontanéité ». Le coup du musicien qui marche et qui provoque une véritable cabale, c’est quand même un réflexe hyper national, non ? J’ai même entendu des personnes nous dire que notre groupe n’avait rien de français dans sa démarche, au prétexte que notre musique n’est pas torturée et qu’elle n’a donc pas une grande intégrité artistique. Nous, on estime qu’on a le droit d’être juste cool et passionné sans réfléchir des heures durant au fondement de notre démarche. C’est marrant, la France… Pas très facile, mais marrant…

Phoenix a également eu le droit à ces reproches émanant de certains puristes français à leurs débuts. Ce pays se méfie-t-il de la pop au premier degré ?
Antoine Hilaire :
Les gens de Phoenix se sont sans doute mis dans une position d’exilés volontaires, tout ça le temps qu’on les comprenne ici. Maintenant, ils disent qu’ils se sentent de plus en plus français depuis qu’ils ont fait leur trou aux États-Unis et partout ailleurs. J’ai déjà ressenti ce genre de truc avec notre précédent groupe, Poney Poney.
Florent Lyonnet : Je crois qu’ils ont un peu souffert des critiques qui ne pigeaient pas leur parti pris pop et éclaté. À l’époque, la majorité n’acceptait pas qu’un groupe venant de Versailles ne sonne pas comme le nouveau Air ou le nouveau Daft Punk. En France, on t’interdit de jouer sur plusieurs tableaux. L’idée de rester dans une case, ça reste primordial.

Plus jeunes, étiez-vous aussi d’une façon ou d’une autre des puristes qui se méfiaient du succès ?
Florent Lyonnet :
Attends, j’étais vraiment le prototype du nazi de la musique quand j’étais adolescent. Sans déconner ! J’écoutais des trucs de métal comme Slayer, Pantera, Sepultura, Machine Head, et puis plus tard les premiers disques des Beastie Boys qui m’ont ouvert à la black music, le funk, le rap, l’electro par la suite. La seule constante, c’était : il ne faut surtout pas que ce soit commercial. Quelle que soit la qualité de la musique, d’ailleurs. Je me rappelle parfaitement de ma réaction quand un pote m’a fait écouter, en avant-première, le titre « One More Time » de Daft Punk. J’ai failli chialer tellement j’ai eu l’impression d’avoir été trahi par ce groupe. Leur premier album était tellement énorme ! J’ai eu du mal à avaler ce virage dans l’univers techno pour les radios F.M. Quand tu es adolescent, c’est difficile de faire le tri entre la qualité d’une chanson et la notion d’engagement qu’il peut y avoir derrière.

Photo : Mathieu Zazzo

Dans quel environnement familial avez-vous grandi ?
Florent Lyonnet :
Ma mère est coiffeuse à la retraite et mon père était maçon. La musique était quand même vachement présente à la maison car le rêve de mon père, ça aurait été d’être pianiste de jazz. Mes parents m’ont refilé le virus en me faisant écouter autant du Jean-Michel Jarre que du Alain Bashung. La fascination de ma famille pour la musique, ça vient principalement de mon grand-père qui jouait dans l’orchestre du cabaret Le Folie’s Pigalle.
Antoine Hilaire : Mon père bossait dans l’aviation et est devenu instructeur de vol. Ma mère a commencé comme ouvrière et est devenue psychanalyste sur la fin de sa vie. Une autodidacte. À la maison on écoutait pas mal Barbara et les Shadows. Mon adolescence, c’était cheveux longs et jamais de meuf. En gros. J’étais une sorte de summum du brave geek qui oscillait entre les Beatles, Nirvana et Weezer.

PRENDRE LE RISQUE DE SE PLANTER
Antoine Hilaire :
Jamaica a pratiquement commencé le jour où notre ancien groupe, Poney Poney, a perdu son batteur. D’une formule trio, on est passé en duo. On s’est dit que cela ne valait pas le coup de continuer sous le même nom. Xavier (De Rosnay, moitié de Justice – ndlr) était libre à l’époque pour nous filer un coup de main sur nos morceaux. Je crois que l’idée d’enfin enregistrer un album entier et d’enfin se consacrer pleinement à la musique nous titillait depuis longtemps. Avant, on n’avait jamais envisagé de ne faire que ça. Là encore, on ne peut pas dire que l’environnement français te prédestine à prendre ce genre de risque. Tu hésites forcément au moment de faire le grand saut.

À partir de quand la scission s’est faite entre vous et votre batteur au sein de Poney Poney ?
Florent Lyonnet :
Quand Sam, notre batteur, nous a quittés, on s’est un peu posé la question de notre avenir. Il est parti pour des raisons éthiques principalement. Il vient du rock indé. C’était le batteur de Daisybox. Sam, c’est le mec qui est resté un peu comme moi quand j’étais adolescent. Hyper puriste ! Je ne suis pas sûr que nos nouvelles fréquentations le branchaient plus que ça. L’équipe du label Ed Banger, Justice, Uffie, Pedro Winter, c’était sans doute trop branché et parisien pour lui. Et puis la distance s’est aussi creusée pendant les tournées. Nous, on adore prendre un avion merdique, super tôt, les bras chargé de matériel super lourd que tu portes tout seul… Pareil quand il s’agit de dormir une heure par nuit et de donner un concert à perpète pour seulement 60 euros… Sam, lui, ce rythme de vie avait tendance à le fatiguer.

C’était quoi vos boulots d’avant Jamaica ?
Florent Lyonnet :
J’ai passé ces dernières années à m’occuper d’un centre de formation pour le personnel soignant spécialisé en psychiatrie. Un truc harassant, mais qui m’a permis de gagner assez de blé pour investir dans le hobby musical : j’ai investi dans un petit studio d’enregistrement personnel, ce genre de choses… Mais de là à passer le cap ! C’est effrayant de se dire que tu ne fais que de la musique pour vivre. Ça te ramène à un statut de pauvre adolescent attardé, surtout si tu foires ton coup. Personne n’est fait pour gérer tout le business autour de ton album – tournées, label, promotion – à part peut-être une nana comme Lady Gaga.
Antoine Hilaire : Une des chansons de l’album de Jamaica s’intitule « When Do You Stop Working ? ». Elle parle de cette double vie imposée. Il y a eu un moment dans notre vie à tous les deux où le fait de gagner du blé avec un boulot régulier et d’alimenter les conversations devant la machine à café ne nous suffisait plus. Pour moi qui ai bossé dans une maison de disques (chez Because, distributeur du label Ed Banger – ndlr) la schizophrénie entre une vie de salarié normal et celle de musicien au sein de Poney Poney devenait intenable. Tu ne sais jamais si tu as fait le bon choix de vie tant que tu n’as pas sorti un véritable album.

Être proche de Justice et intégré au sein de la « famille » Ed Banger a-t-il aidé à révéler une ambition enfouie ?
Antoine Hilaire :
Les mecs de Justice, on les connaît depuis des années. Xavier et Gaspard, ce sont nos amis, mais aussi nos sources d’inspiration au même titre que Phoenix. Je me rappellerai toujours de ce moment où ils nous avaient fait écouter leur remix du titre de Simian, « Never Be Alone ». C’était dans une chambre d’adolescent. Une bonne soirée de glande où tu refais le monde de la pop, comme on en a connu pas mal (sourire). Quand tu vois que ces morceaux de copains deviennent des cartons planétaires, ça te donne forcément des idées. Tu entrevois une porte de sortie.

La récente victoire de Phoenix aux Grammy Awards, cela ouvre-t-il des portes ? Après eux, Daft Punk ou Justice, il n’y a plus d’excuse à ne pas percer à l’étranger quand on est français.
Antoine Hilaire :
Pour avoir suivi Justice sur certaines dates de leur tournée, tu vois ce regard nouveau qu’il y a de la part des États-Unis ou de l’Angleterre sur les groupes français. Il n’y a plus ce genre de mépris systématique qui accompagnait les Français il y a quelques années. Maintenant, tu peux même compter sur une sorte d’Internationale des Français qui remplit des salles à l’étranger. On se regroupe. On s’échange des anecdotes, des conseils. Le truc dépasse le genre de musique que tu pratiques. La dernière fois que nous avons joué dans le cadre d’une soirée en Angleterre, on nous a mis dans la même loge que le Yuksek, le DJ de Reims. Voilà. Maintenant, les autres pays sont obligés de parquer des musiciens français dans les mêmes enclos. On commence à devenir nombreux.

Stringer Bell

CD « Jamaica » (Cooperative Music)

MySpace

Une Réponse to “JAMAICA : LE BON CHEVAL”

  1. Olivier dit :

    Stringer Bell ? The wire ?

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