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DISIZ LA PESTE/DISIZ PETER PUNK : « POURQUOI UN MÉTIS SERAIT PLUS À SA PLACE SUR UN DISQUE DE RAP QUE SUR UN DISQUE DE ROCK? »

Une mandale de la part de la secte rap, et un crachat dans la gueule en provenance de la chapelle rock : voilà ce que l’ancien rapper Disiz La Peste désormais renommé Peter Punk se prépare à vivre avec son album qui brasse large (Lil’ Wayne, Yeah Yeah Yeahs, Orelsan, le math rock). Vive les affranchis, surtout quand ils analysent pourquoi les frontières entre les styles sont une pure tartufferie.

Disiz La Peste : Il y a 10-15 ans, j’aurais encore pu faire cet album sans changer de nom ou de bac à disques. Mais le rap français est devenu très, très fermé. Quand, dans les années 80, Afrika Bambaataa samplait des groupes comme Kraftwerk ou Yes, le hip-hop agissait encore comme un entonnoir : tu mettais plein de genres différents ensemble, et ce qui en ressortait, c’était du hip-hop. Plus on a avancé dans le temps, plus ça a généré de l’argent, et plus le rap a créé ses propres contours. Aujourd’hui, il y a comme un cahier des charges : pour être hip-hop, il faut faire ceci, cela… Et puis en France, il y a l’effet miroir : on regarde ce qui se fait aux États-Unis, on le fait avec dix ans de décalage, on s’approprie des codes qui ne sont pas les nôtres, on essaie d’y ajouter notre vision de voir les choses ici… Ça a fini par me saouler.

D’après toi, le rap français n’a pas d’identité propre ?
Non, de la même manière que, dans les années 60, les yé-yés reprenaient les standards américains sans se poser de question. Tout n’est que fonction de ce qui se fait aux États-Unis. Là, par exemple, on était clairement dans « l’ère 50 Cent » – très violent, et assumant à mort le côté « argent ». Alors qu’avant on était plus dans un discours de revendication. Quand NTM, IAM ou Ministère A.M.E.R. ont commencé, le groupe-phare du moment aux États-Unis c’était Public Enemy, qui était clairement contestataire. Moi quand j’avais 15-16 ans, j’écoutais NTM et IAM et forcément, j’ai voulu faire comme eux. Mais quelque chose a changé depuis une dizaine d’années ; on ne parle plus vraiment de musique. Avant, si tu voulais faire du rap, il fallait savoir rapper. Aujourd’hui, si t’as un casier judiciaire, si t’es réputé pour la bagarre, on va te donner du crédit. OK, le rap est une musique de pauvres à la base, donc il peut y avoir des liens avec une certaine violence, etc. Mais bon, si tu es fort en bagarre, va faire un combat de boxe ! Si t’es le plus grand voyou, bah va dealer ! C’est peut-être naïf de ma part, mais j’ai l’impression qu’il n’y a pas trop ça dans le rock.

Chez toi aussi, l’aspect contestataire et revendicatif semble avoir été évincé, mais par une ambition plus poétique…
Pour être honnête, ce côté contestataire, je l’ai toujours eu. Simplement, j’en ai eu marre de lancer des cailloux dans l’eau. Sur cet album-là, la contestation est au-delà de la musique. Elle se trouve dans le fait, justement, de faire un album de rock, de sortir de ma case et « choquer » ceux qui sont censés être mes semblables. En même temps, ça vient un peu gratter ceux qui pensent que cette musique-là ne m’est pas autorisée. Il est là, l’aspect revanchard, un peu frustré de ma démarche. Et bon, si vraiment je voulais être « contestataire », est-ce qu’il ne vaudrait pas mieux que je m’engage en politique ?

Certains moments de ton disque – les plus hip-hop – m’ont fait penser à Orelsan, tant au niveau des thématiques que de la voix. Que penses-tu de ce rappeur et de son profil atypique dans le milieu du rap (il est blanc, provincial, et issu de la classe moyenne) ?
J’aime beaucoup Orelsan. C’est là que tu t’aperçois du mode de pensée hyper fermé du rap français en ce moment. Les mecs n’arrêtent pas d’accuser la Terre entière d’être raciste, mais j’ai envie de leur dire : comment vous, vous considérez les autres ? Je suis désolé : Orelsan, il met à l’amende 80% des rappeurs français – en flow, en textes, en tout. Si on s’intéressait vraiment au rap et pas à tout ce qu’il y a autour, ce mec devrait être hyper respecté. S’il avait été noir, arabe ou même blanc issu de la banlieue, il aurait eu le « ghetto pass ». Sans problème. Ça rejoint un peu ma démarche, finalement : est-ce que oui ou non on permet aux gens d’avoir envie de sortir de leur case ? Qu’est-ce qu’on en fait, de cet album ? Parce qu’avec ça, clairement, on ne peut plus utiliser l’excuse de la banlieue, de la couleur ou du milieu social.

À quelle genre de réception t’attends-tu ?
Oh, je sais que je risque de me faire défoncer… Après, j’ai l’espoir et l’envie que cet affranchissement de codes et cette émancipation soit contagieuse, et que pleins de mecs supposés venir de chez moi s’en inspirent et décident de faire la musique dont ils ont vraiment envie, pas juste celle dictée par leur environnement. Je déteste les artistes qui disent « mes fans, mon public ». Il y a quelque chose là-dedans qui me débecte profondément. Parce que derrière, j’entends « fonds de commerce ». Je ne peux pas me dire qu’on fait un disque pour répondre aux attentes d’un public. C’est quelque chose qui me déplaît aussi avec Internet, quand tu vas sur Amazon, par exemple. En fonction du livre que tu as regardé, des moteurs de recherche vont te faire une sélection de ce qui « devrait » te plaire. Ça me rendrait malade d’envisager « mon public » de cette façon-là.

Dans une interview l’an dernier où tu annonçais ton virage stylistique, tu expliquais que nombreux étaient ceux qui, en banlieue, écoutaient du rock en cachette. Comment expliques-tu le fait qu’assumer ce goût musical dans certains milieux s’apparente autant à une sorte de « coming out » ?
Moi, au collège, j’écoutais Nirvana, Guns’N’Roses, mais je le disais à personne ! Je me mettais ça dans mon Walkman le soir… Je me souviens du clip de « November Rain », j’adorais cette chanson. Pareil pour les bouquins que je lisais : à qui j’allais en parler ? C’est une question de représentation que l’on a de soi ; tu viens de banlieue, t’écoutes du rap, c’est comme ça. Et puis il y a un truc encore plus profond. Comme si le rock était pour les Blancs, et le rap pour les Noirs et les Arabes. Mais le rock, si je ne m’abuse, ça vient bien du be-bop, non ? Elvis, s’il n’avait pas vu Chuck Berry, il n’aurait jamais fait ce qu’il a fait. Et puis même si j’étais dans une grille de lecture « ethnique » de la musique rappelle que je suis métis franco-sénégalais, et que si après avoir fait quinze ans de rap pour mon côté noir, j’avais maintenant envie de faire quinze ans de rock pour mon côté blanc, j’en aurais parfaitement le droit. Pourquoi, en étant métis, je serais plus à ma place sur un disque de rap que sur un disque de rock ?

Ce disque est donc une parfaite crise d’ado…
Oui, il est boutonneux, il a la voix qui mue, il est maladroit par certains côtés… Dans l’adolescence, c’est le vertige qui m’intéresse. Le fait de ne pas être à l’aise. En rap, très honnêtement, c’est comme si j’étais à mon apogée. Ça peut paraître prétentieux, mais réellement : je peux rapper sur n’importe quoi, n’importe quel thème, m’approprier n’importe quels codes, écrire pour n’importe quel rappeur. J’ai compris le truc, j’ai développé mon flow comme un instrument. Je ne serais jamais un has-been du rap dans ma façon de rapper. Du coup, il n’y a plus trop de challenge. Le fait de me mettre devant un genre que je ne comprends pas, d’essayer de chanter  un petit peu sans y arriver totalement, de prendre un autre angle pour mes textes, c’est ça qui m’a intéressé, en même temps que ça m’a fait peur. Ce disque a été très dur à réaliser. Les retours de mon D.A. chez Naïve, quand il a entendu les premières maquettes, ont été catastrophiques : « c’est nul, ça va pas, le texte est trop simple… » Mais ça m’a fait du bien ! Au début, c’est sûr, j’étais en colère. Et puis j’ai réécouté, j’ai essayé de comprendre ce qu’il voulait dire, et j’ai bossé.

Qui t’impressionne aujourd’hui, musicalement parlant ?
Tout le monde parle de Lil Wayne, mais je ne trouve pas que ce soit formidable. Le problème de Lil Wayne, c’est qu’il n’est pas constant ; il peut faire des trucs géniaux comme des trucs tout pourris. Moi, je viens de l’école Notorious B.I.G. : il y a des choses meilleures que d’autres, mais ça n’est jamais tout pourri. Tupac, j’aime pas son flow, mais ses textes n’étaient jamais tout pourris. L’un des seuls dans le rap à m’impressionner aujourd’hui, c’est Kanye West. Mais est-ce qu’il fait encore du rap ? Par contre, son dernier album, avec l’auto-tune, ça m’a saoûlé. Que le mec chante faux, ça ne me dérange pas, mais j’ai besoin de sentir sa voix. Hors rap, Foals est un groupe qui m’a énormément inspiré, par leur côté un peu « laboratoire ». Talking Heads, aussi, avec leur façon de mélanger les sonorités africaines et la pop. C’est expérimental sans être trop barré, pas comme ce groupe, là, Magma. Bon, et puis je dois être honnête : j’ai beaucoup écouté Coldplay, surtout les deux premiers album. Bloc Party et Arctic Monkeys, aussi. Quelque part, tous ces groupes ont une démarche plus hip-hop que les mecs censés être hip-hop ; ils mélangent, ils expérimentent. C’est de la musique décomplexée. Prends Police, un groupe que j’aime beaucoup. Ils faisaient bien du reggae avec leur oreille de rockeurs, non ? Eh bien moi je fais du rock avec mon oreille d’ancien rappeur.

Maxime Chamoux

CD « Dans le ventre du crocodile » (Lucidream/Naïve)

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