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HISTORAMA 15

Illustration : Joachim Larralde

Il y a eu les mods contre les rockers et leurs ragoûts de phalanges sur les plages de Brighton, les bikers, les blousons noirs, les apaches. En France, pour positiver l’image de ces « djeunz’ véner » on a même dû inventer les yé-yés. Retour sur un phénomène rock qui perdure à travers les décennies : les mauvais garçons qui zonent en gang.

ARTICLE PUBLIÉ DANS VOXPOP #15 (JUILLET-AOÛT 2010)

En 1964, entre Pâques et la Pentecôte, Clacton et Brighton sont déchirées par une mini guerre civile entre mods et rockers, débarqués de Londres, mimant une « lutte des classes », pour reprendre le sociologue Olivier Galland. Une lutte des classes, avec quelque chose de pop et infantile, qui dégénère en rixes puis en émeutes, jusqu’à faire débarquer la police des quatre coins de l’Angleterre. Sans qu’on en comprenne aujourd’hui la justification, des histoires de goûts musicaux, de préférences pour les Vespa plutôt que les Harley, de raie sur le côté plutôt que la banane gominée divisent l’Angleterre… Voici donc les ingrédients qui constituent la bande de bad boys à l’époque du mainstream : l’identité vestimentaire, la jeunesse, un goût exclusif et outré pour un genre musical, le tout sur fond d’appartenance à un groupe. On verra la même chose avec les punks, les hippies, les teddy boys, jusqu’aux inoffensifs gothiques. Version plus cocardière : les yé-yés, les « copains », et plus tard les « loulous ».

BLOUSONS D’OR ET JUPES NOIRES
L’historienne Ludivine Blandigny a étudié la construction de l’image de la jeunesse au travers des médias. On date l’entrée sur scène des « blousons noirs » de 1959 : Paris Match relate le saccage d’une terrasse de café du 15e arrondissement de Paris, rue des Volontaires, par des bandes d’adolescents. Le lendemain, même chose à Bandol. Les blousons noirs deviennent d’emblée la construction plus ou moins mythique avec laquelle décrire les groupements de jeunes dangereux. Jusqu’alors, ce sont les « J 3 » qui font la une des journaux, du nom de la population des 13 à 21 ans sur les cartes de rationnement. La période suivante donne lieu à des variantes, les « blousons d’or », pour saisir la différence sociale, les « blousons roses », pour désigner les  plus jeunes, les « blousons bleus » pour isoler les jeunes ouvriers, et même les « jupons noirs » pour les bandes de filles.

C’est le film de 1954, « L’équipée sauvage », de Benedek, avec Marlon Brando dans le rôle de Johnny, à la tête du gang les « Black Rebels Motorcycle Club » (dont le célèbre groupe de San Francisco a tiré son nom), qui fixe l’image du blouson noir. Pourtant, à sa sortie, le film est un échec commercial. Le public s’identifie surtout aux habitants terrorisés de la petite ville de Wrightsville et les critiques passent à côté du sujet. L’historien Sébastien Le Pajolec rapporte qu’un journaliste va même jusqu’à comparer les « clubs de motocyclistes » américains aux clubs « de bridgeurs, de beloteurs ou de boulistes ».

LES YÉ-YÉS EN RÉPONSE POSITIVE
Mais lorsque le film ressort quelques années plus tard, en 1958, la presse s’empare du titre pour désigner différents faits divers associés à la violence des groupes de jeunes, s’inscrivant dans une rhétorique assimilant « le cinéma à une école du crime » (Le Pajolec). L’évocation de Brando est omniprésente dans les articles sur la violence juvénile, souvent accompagnée de celle de James Dean dans « La fureur de vivre ». Pas sûr, d’ailleurs, que les journalistes, ou les blousons noirs eux-mêmes, aient beaucoup progressé dans leur compréhension, puisqu’en lisant dans le film un message à propos d’une menace sociale dans la virilité exacerbée des jeunes gens, on passe assez à côté du fait que l’histoire de Johnny (Brando) est plutôt celle d’une virilité en crise. Peu importe, le mal est fait. La figure du blouson noir provoque une panique sociale qu’accompagne en même temps le rejet du rock. Là aussi, c’est un autre malentendu : le blouson noir, prolétaire, préfère le bal musette au rock qu’il laisse à la jeunesse germanopratine et bourgeoise.

En France, les yé-yés seront la réponse « positive » aux blousons noirs, incarnés par Johnny Halliday, mis sur le devant de la scène par Daniel Filipacchi qui le préfère à Vince Taylor, trop inquiétant pour son émission « Salut les copains ». Johnny Halliday, dans le film de 1963 « D’où viens-tu Johnny ? », incarne un blouson noir positif, serviable avec ses aînés, dur avec les gangsters, jouant au billard électrique, chantant, se baladant avec ses copains. La première du film rassemble un parterre d’anciens combattants, auxquels s’ajoutent quatre ministres.

LETTRE DE NOBLESSE POUR MAUVAIS GARCONS
Mettons de côté cet épisode embarrassant du parcours du mauvais garçon à la française, et retenons la leçon principale : l’histoire du bad boy est celle de la construction d’une image par les médias, et, plus généralement, de l’industrie culturelle de masse. Le blouson noir est un personnage de celluloïd, avec un fond sonore rock.  À la Belle Epoque, les « Apaches », ces bandes de jeunes qui rôdent entre Bastille et Belleville à Paris, avec leur quartier général rue de Lappe, défraient la chronique des journaux et sont autant de personnages de papier. Leur allure est décrite avec soin par les reporters, qui ne se privent pas de broder : on évoque une petite tache tatouée au coin de l’œil, des souliers brillants, le pantalon patte d’eph’, la casquette vissée sur une nuque glabre.

L’historien britannique du punk et de l’adolescence Jon Savage, dans Teenage : The Creation of Youth Culture, a montré comment l’image des gangs de teenagers s’est imposée dans les journaux  du XIXe siècle. Pour Savage, la construction de la figure inquiétante du jeune en bande date de la Révolution industrielle, repoussoir de la bonne société victorienne. Le terme « délinquant juvénile » est créé vers 1810 aux États-Unis. Vers la fin du 19ème siècle, ces jeunes, avec leur dress-code, leur attitude, leurs repères, occupent le terrain médiatique, qu’il s’agisse des journaux ou des romans, comme The Hooligan Nights de Clarence Rook, situé dans le Sud de Londres, sous-titré « la vie et les opinions d’un jeune criminel impertinent ». Les bad boys ont aussi leurs lettres de noblesse. Les « Pirates Edelweiss », par exemple, ont été l’antithèse des jeunesses hitlériennes, en étant des fans assumés de cultures british et américaine sous le IIIe Reich, jusqu’à constituer l’une des figures de la Résistance allemande. Parmi eux, les « Navajos » de Cologne, ont même réussi à se rapprocher des déserteurs, des travailleurs forcés ou des rescapés de camps de concentration pour participer à l’assassinat du chef de la Gestapo de Cologne.

Antoine Roos

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