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M.I.A.

Photo : Samuel Kirszenbaum

Peut-on être l’agit-prop qui casse les couilles des censeurs et recevoir les vannes de ceux qui voient en vous une diva electro pop capricieuse ? Cette problématique existe chez Mathangi « Maya » Arulpragasam, alias M.I.A. Sauf que la jeune femme vaut mieux que ce raccourci. Passionnante, bavarde, touchante et surtout terriblement entière. Peut-être trop pour un milieu qui n’a pas intégré le fait que la grande pop star des années 00 viendra, forcément, du Tiers Monde. Sri Lanka, géopolitique, terrorisme, maternité, « Slumdog Millionnaire » et la sale peur occidentale d’un monde métissé : entretien en forme de traité d’anarchie à l’usage des jeunes générations.

ARTICLE PARU DANS VOXPOP #15 (JUILLET/AOÛT 2010)

Maintenant que vous gérez votre propre label (N.E.E.T. Recordings) dans quel état vous mettez-vous par rapport au cumul des mandats ?
Là, je suis assez concentrée dans un trip « Back Styles ». Tous mes musiciens viennent de Baltimore. Rye Rye, Blaqstarr. Bon Sleigh Bells vient de Brooklyn. D’ailleurs, sa musique s’est goupillée de manière hystérique. Il était dans un groupe hardcore avant de devenir un croisement entre du R&B et du Metal. Mais Blaqstarr, lui, est totalement différent. Il vient du quartier. Il est beaucoup plus talentueux. Attendez merde, ce n’est pas très sympa de dire ça. Mais il est comme ce mec (Daniel Johnston, dont on lui a montré la tronche en couverture de VoxPop 13, ndlr), il a un comportement totalement autiste. Il est déconnecté de la société à cause de son incapacité à communiquer. Il ne peut pas vraiment fonctionner dans un schéma… normal. C’est notamment hyper difficile pour moi de communiquer avec lui et tout. Et ça fini généralement par des menaces de mort. C’est extrême. Le mec, je lui dis « Je n’ai pas aimé ce mix », il me répond « Putain, tu vas mourir. Je vais venir chez toi avec un flingue et ton bébé va mourir aussi ». Là je suis un peu obligée de le calmer : « Arrête de flipper, c’est juste un petit souci de machin… ». Parfois ce n’est pas simple d’être celui qui gère le label. Surtout quand tu as la double casquette. C’est carrément tordu d’être The Dude. D’être le « mec » du label. Franchement, à certains moments on ressemble au label Death Row (mythique label du rap gangsta, ndlr) et on n’a même pas encore sorti un album.

Raconté comme ça, ça doit être sympa à gérer.
C’est le bordel permanent. Pendant que je fais de la promo en France, je dois aussi m’arranger pour que les mecs ne s’entretuent pas là-bas. Heureusement, quand il ne reste que la musique à la fin, le résultat est vraiment magnifique. Blaqstarr, il a vraiment un handicap, il ne peut pas communiquer avec les autres et il essaye de compenser. On ne lui a pas appris ces choses-là dans le quartier. C’est étrange, parce que quand tu viens de ce milieu et que tu fais de la musique, tu te fais des films, genre, tout le monde est un gangster avec un flingue et tout. Mais à la fin, c’est généralement le business qui décide.

Quand vous étiez plus jeune et que vous avez commencé à écouter de la musique, qu’est-ce qui vous a attirée en premier lieu : les artistes à caractère bien trempé ou les mélodies ?
J’ai grandi avec les figures de rappeurs à la marge et souvent scandaleux. J’ai commencé à m’en détourner ensuite quand ils se sont orientés vers le côté businessmen. Je n’aime pas les entrepreneurs obnubilés par le blé. C’est devenu ennuyeux. En ce sens, je suis assez séduite par modèle culturel jamaïcain. Ils considèrent que le succès se mesure uniquement à la capacité de pouvoir rester soi-même. Alors que le rappeur va surtout juger sa réussite par rapport à l’argent, ses biens et son statut au sein de sa communauté. Je préfère amplement la vision jamaïcaine.

 

Vous avez des exemples ?
Oui, il y a Super Cat. Quand je grandissais, c’était l’artiste jamaïcain le plus influent et on l’écoutait tous les jours à la maison. Et il aurait pu devenir aussi connu que Sean Paul ou Shabba Ranks. Mais il est toujours resté lui-même. Il n’a jamais changé. Il n’a jamais eu de manager. Il faisait ses interviews avec un flingue dans le pantalon. Il en avait rien à battre. C’était toujours vraiment… il était réel, quoi. Il ne voulait pas quitter sa maison, sa ville. J’aime bien cette façon de penser. C’est un peu mon antihéros. Et il y a aussi Iwan qui pourrait être notre Bob Marley. Mais il a préféré devenir fermier. Bon choix.

Pensez-vous que cette forme d’authenticité serait encore possible en 2010, avec tout le cirque médiatique qui peut entourer les artistes ?
Je pense beaucoup à Iwan parce qu’on a fait un concert ensemble à New York, et sur scène, il était en plein flip. Il ne voulait parler à personne. Il préférait juste écouter le vent. C’est ce qu’il a dit. Il a peur de la corruption que le système et l’industrie impliquent inéluctablement. Il veut conserver sa pureté. Et c’est ce qui est important, préserver cette forme d’innocence. Mais aujourd’hui, il est impossible de tomber sur ce mec que vous avez mis en couverture de votre magazine, là, Daniel Johnston. Aujourd’hui, tu as besoin d’Internet pour promouvoir ta musique. Tu dois traverser plein de merdes. Et ça t’influence toujours un peu.

Quand vous sortez le clip de « Born Free », tout le monde hurle au buzz commercial. En 1979, au temps de The Clash, les gens auraient dit, « OK, ce clip est punk ». Pourquoi ne fait-on plus confiance à l’artiste en tant que provocateur ?
C’est différent. Parce que je suis dans une situation dingue. À cause de mes origines. Je dois jouer le jeu au moins à 50% pour survivre dans cette industrie, si je ne veux pas être blessée par les corporations qui sont manifestement plus grosses que moi. Quand ils me voient, ils sont heureux, ils se disent que je représente enfin un truc original à exploiter. Ils bougent leurs pions et vendent plus de Coca-Cola. Ça, je le sais.

C’est ce que vous entendez dire ou c’est une vue de l’esprit ?
Quand je vais les voir, au départ ils sont intéressés, excités à l’idée de pouvoir faire de l’argent à la fin de la journée. Et d’un autre côté, j’ai aussi le gouvernement sri lankais qui écrit à mes fans en leur demandant d’enlever les vidéos me concernant sur YouTube. Des fans qui se font même harceler sur Facebook : « Si tu soutiens M.I.A., on va t’arrêter pour terrorisme ». Mon but, c’est de ne pas perdre face aux politiques. Ils veulent que je me taise. Maintenant je n’ai plus le luxe de dire merde, de tirer un trait. Si en plus je leur dis d’aller se faire mettre, personne ne va m’écouter. Et c’est le gouvernement sri lankais qui va gagner. Ils auront réussi à m’étouffer. Donc j’ai ce double combat à mener, lutter contre le gouvernement et contre les acteurs majeurs de l’économie.

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