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HISTORAMA 16

Illustration : Joachim Larralde

Bob Dylan contre la guerre au Vietnam, The Clash contre le gouvernement Thatcher, JoeyStarr contre le gros Eric Raoult : au nom d’une croyance populaire trop répandue, le rock roulerait majoritairement à gauche. Sauf que, derrière certaines idoles des jeunes d’hier et d’aujourd’hui de bons vieux conservateurs. Peut-on être rock et kiffer les pages saumon du Figaro ?

ARTICLE PARU DANS VOXPOP #16 (SEPTEMBRE-OCTOBRE 2010)

A première vue, le rock roule à gauche. Il y a eu les protest songs, Woodstock et la foire fourmillante et communautaire, les éructations vitupérantes de Jello Biafra, les appels à la paix de Lennon, les rassemblements du 21 avril 2002, « We Are The World », le flower power, la dénonciation de l’Angleterre thatchérienne, le hardcore US du début des années 80, les Inrocks en éclaireurs auto-désignés du combat « culturel » antisarkosyste. Aux Etats-Unis, chaque élection est l’occasion d’un nouveau compagnonnage entre entertainment et Parti démocrate. Sans compter l’aréopage de zazous, voyous, androgynes, artistes maudits, rebelles, érotomanes déréglés, toxicos qui peuplent le monde du rock. Quand on est tout ça à la fois, on a plus de chances de se sentir à l’aise du côté des gauchos, des babos, même des bobos et libéraux libertaires que des défenseurs du terroir, du port d’armes, de l’interdiction de l’avortement, ou des adeptes du tea party aux Etats-Unis.

ON DIRAIT LE SUD
Pourtant, l’histoire est plus compliquée. On a assisté, dès les débuts du rock, à des dérapages plus ou moins contrôlés de nos différentes idoles. Dans une édition de juin 2006, le journal conservateur de référence aux Etats-Unis, The National Review, s’est livré à un exercice amusant de catalogage des morceaux qui peuvent aider le réactionnaire friand de bon son à sortir de sa solitude politique. On y répertorie tous les thèmes chers à la droite.
D’abord, l’épuisement fiscal du rocker, quand, avec l’âge, la prospérité amène à revoir ses priorités. C’est le « Taxman » de 1966, ras-le-bol libéral et anti-distributif de George Harrison, sur l’album Revolver. La désillusion contrerévolutionnaire, avec « Won’t Get Fooled Again » des Who, qualifiée de « chanson la plus conservatrice de l’histoire du rock » par The National Review, ou « Revolution », encore des Beatles. A noter, aussi, les titres qui chantent le Sud white trash, hillbilly, rural et réactionnaire, avec « Sweet Home Alabama » de Lynyrd Skynyrd ou « The Night They Drove Old Dixie Down », par The Band. Les chants bellicistes, comme « Don’t Tread On Me », par Metallica, en soutien des Etats-Unis contre l’Irak de la première guerre du Golfe, ou, le « Neighborhood Bully » de Dylan, sur Infidels, en 1983, en soutien d’Israël deux ans après le bombardement d’une centrale nucléaire en Irak.

PRO-CHASSE, PRO-ARMES
Particularité anglo-saxonne : les chansons prolife, comme « Brick » par Ben Folds Five, « Abortion », de Kid Rock ou « The Icicle Melts » par les Cranberries. Pas mal de chansons pro-famille aussi : « Stay Together for the Kids » par Blink 182, et même, avant ça, « Wouldn’t Be Nice » des Beach Boys, ode pro-mariage et pro-abstinence à une vie hétéropatriarcale simple et sans heurts. Quelques chansons qui dénoncent l’esprit de repentance du monde occidental blanc  « Get Over It » des Eagles, voire le controversé « Guilty Of Being White » de Minor Threat, pourtant toujours marqué très à gauche et punk. Quelques titres culturellement conservateurs, qui dénoncent la décadence littéraire et poétique de l’époque, avec « Rime Of The Ancient Mariner » d’Iron Maiden ou « 20th Century Man » par les Kinks qui préfèrent Rembrandt, Titien, de Vinci ou Gainsborough aux peintres modernes.
Sans oublier, enfin, la dénonciation de l’assistanat, toujours avec les Kinks, critiquant, dans la même chanson, « l’Etat providence, dominé par la bureaucratie, contrôlé par les fonctionnaires (…) sans vie privée ni liberté » ; idem avec « My City Was Gone » des Pretenders, ou la défense de  la « valeur travail », comme avec « Why Don’t You Get A Job ? » de The Offspring, encore une critique de l’Etat providence.
Les grands rockers de droite viennent souvent du hard et du metal : James Hetfield de Metallica, favorable au port d’armes, Dave Mustaine, Metallica puis Megadeth, devenu chrétien pratiquant, Gene Simmons, de Kiss, connu pour ses remarques controversées à propos de l’Islam, C.C. Deville de Poison, ou encore Alice Cooper. Il y a les idoles pop conservatrices gnangnan, comme Britney Spears ou Jessica Simpson, un peu comme Clara Morgane est sarkozyste chez nous. Mais les champions officiels du conservatisme rock aux Etats-Unis sont Kid Rock et Ted Nugent, pratiquement inconnu de notre côté de l’Atlantique, mais dont les shows sont des grands rassemblements patriotiques, pro-armes, pro-chasse, défendant la peine de mort. Il y a enfin le cas moins connu des punks conservateurs, menés par Johnny Ramone, pro-Bush et libertarien, c’est-à-dire hostile à l’intervention de l’Etat, ce qui n’est pas forcément contradictoire avec la culture DIY, opposée aux institutions et au système.

D’OÙ VIENS-TU JOHNNY? DU RPR, AH D’ACCORD!
La France a bien sûr ses rockers ou chanteurs de droite. On pensera évidemment à Sardou (« Les Ricains », « Je suis pour », « Le temps des colonies », « Le France »). Mais pendant longtemps, surtout avec Mitterrand, la variété française a filé des noces tranquilles avec l’antiracisme, l’humanisme et le multiculturalisme. C’était le cas, par exemple, de Renaud («  Tonton, laisse pas béton ») ou Balavoine. En France, le rocker de droite, c’est Johnny Halliday, dont on peut suivre le destin météorique des années 60 jusqu’à aujourd’hui, pour comprendre les modifications d’une figure pop en même temps que son influence sur la construction des clivages politiques.
Comme le dit l’historien Yves Santamaria, dans Johnny, sociologie d’un chanteur, Johnny est à la fois « le chanteur des pauvres et des seconds couteaux », une « figure de la jet-set, (…) une marginalisation par rapport au parcours scolaire érigé en norme », « franchouillard », mais pro-américain, parfois prosioniste, au moins dans les années 60 (quand Israël avait le statut de victime héroïque et n’était pas encore perçue comme entité coloniale), critique à propos d’une fiscalité jugée excessive, et méfiant à propos de la culture des élites (en dépit de références à Hemingway ou d’un bout de route dans les années 80 avec Godard et Nathalie Baye).

LA REVANCHE DE NEUILLY
A la fin du XXème siècle, il incarne, d’après Santamaria, « le volet droitier de l’alternance politique », la France qui gagne, même si ça n’est pas forcément celle qui se lève tôt. Il réalise la synthèse entre une France mondialisée, friquée, mobile, décomplexée par rapport à l’argent et la dépense, sceptique face à la haute culture (et au moins La Princesse de Clèves) et une autre France populaire, passionnée par son pays, volontiers cocardière et jugée « beauf » par les élites culturelles. En somme, ce caractère hybride de Johnny Halliday, c’est exactement la synthèse politique réalisée par Sarkozy en 2007, qui ressemble à celle de Nixon aux Etats-Unis dans les années 60, entre les milieux populaires conservateurs du Sud et les élites financières du Nord-Est. Avec l’alternance, c’est Johnny Halliday qui incarne la révolution politique de l’élection de Nicolas Sarkozy, un peu comme si l’élection de 2007 était la revanche des Neuilléens en 4X4 et des patrons de bar de province, tous deux Blancs, avec « Quelque chose de Tennessee » dans l’autoradio, sur les bourgeois de centre-gauche, les profs et les professions intellectuelles dragués par Jack Lang.

Antoine Roos

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