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INTELLO POP 16

Illustration : Joachim Larralde

Et si l’invention du rock n’était pas une affaire de style, d’attitude ou d’électrisation du blues à un moment de l’histoire, quelque part dans le Sud des Etats-Unis ? Foin donc des protest songs, des festivals boueux, du sexe et des drogues. C’est la thèse défendue par le philosophe Roger Pouivet dans son dernier livre, « Philosophie du rock » (PUF) : le rock naît le 21 mai 1951, jour de la sortie de l’enregistrement par Les Paul et Mary Ford de How High The Moon. Le mot important ici, c’est « enregistrement » : les œuvres musicales rock ne sont pas des œuvres enregistrées (d’abord des œuvres, puis des œuvres enregistrées), mais d’emblée des enregistrements, des compositions d’éléments musicaux mixés, qui éliminent les interprétations.

Roger Pouivet par Mathieu Zazzo

ARTICLE PARU DANS VOXPOP #16 (SEPTEMBRE-OCTOBRE 2010)

Pourquoi un philosophe s’intéresse-t-il au rock and roll ?
C’est lié à deux choses parallèles dans ma biographie. J’écoute du rock depuis l’âge de quatre ans, c’est-à-dire depuis les années 60, grâce à mes grands frères. Ensuite je suis devenu professeur de philosophie et je me suis intéressé à la philosophie de l’art et à l’esthétique. Un jour, j’ai remarqué que les exemples que je prenais dans mes cours – je parlais toujours de Bach, Beethoven ou Wagner – correspondaient peu à ce que j’écoutais chez moi. C’est là que j’ai commencé à réfléchir à la musique rock et tout particulièrement à son aspect ontologique,  à ce que c’est qu’une œuvre dans ce domaine. Il y a eu un moment particulier. Je suis parti de Roissy, il y avait un morceau de U2 qui passait et quand je suis arrivé à Varsovie, le même morceau de U2 passait. Il y avait quelque chose de très curieux dans la possibilité d’entendre la même chose à deux endroits différents.
Ca ne pourrait pas être la même chose avec Don Giovanni ?
Oui mais ce serait la même interprétation, la même exécution. Dans l’œuvre de musique classique, plusieurs versions du Don Giovanni sont plusieurs versions de la même œuvre, sans que l’une soit « plus » l’œuvre qu’une autre. Le Don Giovanni est une œuvre « allographique », pour reprendre la terminologie du philosophie Nelson Goodman, une œuvre multiple susceptible de faire l’objet de plusieurs interprétations ou versions. Par opposition, un tableau de Rembrandt est « autographique » : une reproduction de l’œuvre n’est pas l’œuvre, c’est une reproduction, voire une copie. Une œuvre musicale rock est également autographique : si l’on a un enregistrement, on a l’œuvre.

Quel est alors le statut des reprises ?
Je me souviens de Devo qui avait fait une reprise désopilante de « Satisfaction » des Stones, en tournant le morceau en dérision. Il peut y avoir des tas de reprises. Il peut y avoir un travail sur l’enregistrement, avec le sampling. Mais ça n’est possible qu’à partir de la stabilité que donne l’enregistrement. La nouveauté du point de vue de l’ontologie musicale est la suivante : on est passé d’un enregistrement qui vise la fidélité à une « phonographie ». L’enregistrement n’est pas destiné à être fidèle, mais à construire l’œuvre musicale elle-même avec tous les cas de figure : un musicien jouant de tous les instruments, des musiciens ne se rencontrant jamais, le mixage donnant tout un tas de possibilités de construction de l’œuvre.

La technologie du mixage est au cœur de l’œuvre rock ?
Ca me paraît important. On croit souvent que l’ontologie ne concerne que des aspects éternels de la réalité. Je ne le crois pas. Je crois qu’il y a eu des modifications de la réalité avec la technologie et l’action humaine. L’ontologie musicale a été modifiée dans les années 50.

Cela signifie-t-il que l’œuvre musicale rock correspond à une modification du réel ?
Oui, ce qu’est une œuvre musicale a changé. Il y a dans le monde aujourd’hui un type de réalité  qui n’existait pas avant, un certain type d’œuvres qui n’existaient pas auparavant.

Vous choisissez d’exclure le style musical de la définition du rock pour lui préférer une approche ontologique. Pourquoi ?
Ce que j’appelle « rock » caractérise un mode de production d’œuvres par un mode de production d’enregistrements. Quand on fait la différence entre R & B et rock, la différence est stylistique. Ma caractérisation vise à identifier un mode de production de l’œuvre musicale. Un autre aspect de l’œuvre musicale rock, c’est le caractère massif de cette musique. Par « rock », j’entends la production lorsqu’elle vise un public qui est mondial et qui n’a pas un mode de vie particulier. Ca n’est possible qu’avec le rock. C’est lié à la mondialisation, à l’accès économique et un accès intellectuel faciles, ce qui signifie que pour pouvoir apprécier, il n’y a pas besoin d’avoir une culture classique et humaniste. Les œuvres musicales rock sont totalement disponibles. Ce qui n’est en nul cas un jugement de valeur esthétique.

Dans votre livre, vous parlez de la maîtrise des émotions par le rock et de « l’attrait des émotions négatives ».
Quand on va réécouter un CD, on aura une certaine couleur émotionnelle. Dans le cas des œuvres interprétées, c’est très différent. Les interprétations de Bach, par Gustav Leonhardt ou par Glenn Gould, donnent des émotions très différentes alors que c’est la même œuvre. Si vous écoutez « Exile On Main Street », vous retrouverez toujours la même couleur émotionnelle.  A chaque fois qu’on choisit une œuvre rock, on sait quelle sera sa couleur émotionnelle. C’est une propriété très stable de ces oeuvres. Au contraire un iPod fonctionne comme une bibliothèque émotionnelle. C’est pour cela que les gens en voyage se font une bulle, un cocon émotionnel avec leur baladeur.  Concernant les émotions négatives, nous pouvons avoir envie d’écouter de la musique triste, mais nous n’avons pas envie d’être triste. L’émotion en jeu quand nous l’écoutons est totalement maîtrisée. Lorsqu’on écoute de la musique triste, on a la valeur de l’émotion de tristesse, sans en avoir les inconvénients. Ce que permet la bibliothèque émotionnelle que constitue une discographie, c’est la maîtrise émotionnelle. L’enregistrement permet de « gérer » nos émotions, car il inclut l’émotion qui accompagne son écoute de façon stable. Ca n’est pas un hasard si les adolescents écoutent beaucoup de musique. Beaucoup d’émotions sont en jeu à cet âge et la musique a un rôle important dans leur maîtrise.

Qu’écoutez-vous quand vous travaillez ?
J’écoute de la musique constamment. J’écoute toujours beaucoup le Grateful Dead, parce que j’ai grandi avec ça. J’ai cinquante-deux ans, je pensais que ça disparaîtrait, mais non. J’écoute également ce qui sort.  En ce moment : Fleet Foxes, Midlake, Mumford & Sons.

Propos recueillis par Alexandre Viros.

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