Souscrire à la newsletter

PHILIPPE KATERINE


Il y a le Katerine portant le sous-pull rose avec naturel. Il y a le compositeur performer devenu un des gros vendeurs de la chanson française presque par hasard. Et il y a le Katerine plus discret, celui qui traîne « Louxor J’adore » comme un malentendu. Ce mec pourrait être notre Daniel Johnston plus qu’un néo-Gainsbourg de plus. Au moment où s’annonce son nouvel album (excellent et épuré « Philippe Katerine ») l’homme raconte son enfance en Vendée, le basket et pas mal d’autres choses humaines. Punk de base après tout.

Texte : Alexis Ferenczi – Photos : Delphine Ghossarossian - Graphisme : Michael Isler

ARTICLE PARU DANS VOXPOP #16 (JUILLET-AOÛT 2010)

VENDÉE
J’ai une mémoire persistante. Il est donc mal aisé et difficile de démêler mes souvenirs dans l’ensemble des éléments de jadis. J’ai passé beaucoup de temps en Vendée où j’ai grandi. Sur la Côte Ouest. Je parle volontairement de Côte Ouest. À la manière des Etats-Unis parce qu’on y retrouve certains ingrédients. Il y a une formidable proximité notamment au niveau de l’éclairage. C’est assez frappant. Mes parents habitaient donc dans les terres, à quarante bornes de l’océan. C’était une végétation assez particulière, le bocage. Des dénivelés, des chemins qui s’emboîtaient, des haies. Une géographie propice à mon épanouissement vu que j’aimais beaucoup m’y perdre. D’ailleurs, j’étais partagé entre l’idée de m’intégrer avec les enfants de mon âge, faire partie d’un groupe d’amis et cette sensation assez protectrice de m’égarer dans le creux d’une terre presque maternelle. Seul, je m’y sentais en sécurité, protégé. Ce qui n’est pas étonnant vu les difficultés rencontrées par l’armée républicaine pour y chasser les Chouans.

BASKET
Je n’écoutais pas beaucoup de musique, à peine la radio de temps à autre. Mes parents écoutaient des choses que je ne supportais pas comme Brel ou Brassens. Je n’aimais vraiment pas ce genre de chansons. Ce qui a probablement nourri mon oeuvre par la suite. Pour m’avoir inculqué ce dégoût, je les en remercie encore. Au début j’étais plus porté vers le basket que je pratiquais régulièrement. Aujourd’hui je ne suis plus très attentif. Je ne le regarde pas de manière aussi assidue. Et je suis loin de partager la même ferveur que Benjamin Biolay par exemple. Il a, si je ne me trompe pas, commenté des matchs pour Canal Plus. Mais dans ma chambre, à l’époque, je collectionais les posters de mes joueurs préférés. Sur le mur, on pouvait voir Magic Johnson, Karim Abdul Jabbar, Larry Bird. Mes premiers héros. Et j’aimais d’autant plus ce sport que la sensation de jouer en équipe était un réel plaisir. La fluidité du mouvement de la balle. C’était assez grisant. Je jouais avec un ami qui à côté faisait de la guitare. Après les matchs, chaque samedi, on se retrouvait chez lui. Il jouait de la musique qu’on enregistrait sur un petit magnétophone. Moi j’écrivais des textes, des compositions, c’est probablement comme ça que j’ai touché à la musique pour la première fois. Je retrouvais aussi cette sensation de collectif qui me plaisait dans le basket. Cette forme de circulation des idées entre plusieurs individus.

VACANCES
Je me rappelle une anecdote en particulier. Nous étions partis en vacances avec mes parents pour la Costa Brava, la destination estivale de référence en Espagne. Nous nous étions levés vers 5h du matin pour éviter les embouteillages bien entendu. J’étais dans la voiture avec mon frère et ma soeur. Mon père allume alors l’autoradio et nous tombons sur la chanson de Dutronc « Il est 5h, Paris s’éveille. » Outre le contexte heureux, j’étais passablement dans le coltard. J’ai néanmoins et pour la première fois  eu le sentiment d’embrasser une chanson entière. Dans sa globalité. Tout était réuni pour que la description d’une ville endormie qui se réveille difficilement me touche avec une fraîcheur unique. C’était finalement une question de circonstances.

RENNES
J’ai un bac B en poche. L’équivalent du bac économique, une filière destinée aux élèves plutôt rêveurs. Je m’inscris donc en Arts Plastiques à la Fac de Rennes et je pars m’installer là-bas. Je suis étudiant et mes parents m’accompagnent pour le jour de la rentrée. C’est un stress particulier. Pour la première fois dans mon existence, je vis seul. Par conséquent, j’installe la totalité de mes meubles devant ma porte d’entrée. Je suis terrorisé à l’idée que quelqu’un puisse essayer de la forcer. Je découvre un quotidien bien différent de la Vendée. Et puis je tombe sur de nouvelles sensations loin d’être désagréable comme la sexualité. À la Fac, les gens écoutent le Velvet Underground ou Television. Je commence à me mettre à divers styles, The Pastels. Je lis Jean Genet. Je regarde les films d’Eustache. Je me nourris d’une variété d’influences. C’est étrange, je me revois d’ailleurs avec Renaud Monfourny, le photographe des Inrockuptibles, que je lisais avidement à cette époque, quand il vient me voir pour la première fois me tirer le portrait. Ça m’a fait bizarre de rentrer dans ce monde.

OBJECTEUR DE CONSCIENCE
Quand on refuse de faire l’armée, on devient donc objecteur de conscience. Je crois qu’on doit s’acquitter d’un devoir public ou quelque chose d’équivalent. Après la fac, j’ai accumulé les petits boulots. Je suis allé travailler à la chaîne chez Citroën. J’ai aussi était projectionniste pour un cinéma itinérant. Je me rappelle les déplacements incessants et les films que je voyais des douzaines de fois. Me vient à l’esprit notamment cette étrange histoire. Lors d’une séance, j’ai malencontreusement fait une erreur dans l’ordre de passage des bobines. Les spectateurs qui étaient venus voir « Atlantis » de Luc Besson ont ainsi pu profiter du générique de fin en plein milieu du film. J’ai été particulièrement scié de constater que personne ne quittait la salle. Ils avaient probablement aimé. Je continue de considérer ma version meilleure que l’originale.

ÉCOUTE PARANOÏAQUE
Ce manque de réaction me fait penser à une catégorie de personne dont le comportement est régi par une forme de paranoïa. Paranoïa qui se manifeste sous différentes formes. Peur de s’être fait avoir, de ne pas en avoir assez eu pour son argent. C’est une forme de conviction préalable contre laquelle j’essaie de lutter. Parce que les gens ne doivent pas se recroqueviller, se mettre dans une position défensive avant même d’avoir écouté un album. J’ai longtemps eu cette attitude et j’essaie, dès que je peux, de la résorber. J’ai d’abord été attiré par la bande dessinée. La musique est venue d’une manière moins globale. J’écoute encore des objets que je ne connaissais pas. Parfois je reconsidère un avis sur un artiste. Il faut que je développe une approche attentive et, d’une certaine manière, neutre.

DO IT YOURSELF
Le premier album, « Les Mariages Chinois » en 1991, je l’ai enregistré chez moi. C’est comme ça que je voyais la musique. J’avais des bandes et je faisais tout à la maison. C’était une manière de faire passer une atmosphère sincère sans la parer d’atours quelconques. Tu me demandes ma réaction quand on me fait la réflexion « J’aurais pu le faire moi-même » ? Je vais te dire. Je la prends comme une forme de flatterie. De la même manière qu’à ses débuts, il se disait la même chose de Picasso et de ses tableaux. Au sujet du nouvel album, un ami est venu me voir récemment. Il m’a dit : « Philippe, c’est bien. Mais tu n’as pas travaillé. » Sans vouloir offenser personne, je ne suis pas persuadé que cette notion de travail soit systématiquement la plus significative et importante dans le processus créatif.

LA SCÈNE
Je crois bien avoir joué pour la première Fête de la Musique en 1982. Quand j’étais à Rennes, je revenais le week-end faire de la musique avec mes amis. J’ai toujours joué avec mes amis, les Recyclers, les Little Rabbits. La première expérience sur scène, c’était un concert dans un bar devant un public d’habitués. J’avais à n’en pas douter le trac. Un peu moins après avoir bu quelque chose comme douze bières. C’est incroyable à quel point les choses peuvent se ressentir différemment ensuite. La scène c’est un lieu d’interprétation. Je me souviens m’être agité dans une sorte de mélange entre Bez des Happy Mondays et Ian Curtis de Joy Division.

ARIELLE DOMBASLE
Ma rencontre avec Arielle Dombasle, c’est effectivement avant tout un coup de cœur. J’aimais beaucoup la femme comme le personnage. Je me souviens de la façon dont je l’ai abordée. J’étais d’ailleurs un peu saoûl, dans les loges d’une émission et je l’ai prise par le bras. J’ai trouvé le courage de lui dire. « J’ai vraiment envie de vous écrire des chansons ». C’est comme ça que c’est venu et que l’idée de « Glamour à mort » a pu germer. Je suis parvenu à réunir des gens que j’appréciais.

RUPTURE
Le succès de « Robots Après Tout », c’est aussi un passage éreintant. À un moment, je me suis retrouvé face à mes textes, ma musique, mes compositions. Après 300 concerts, j’étais fatigué comme jamais. Je me suis regardé et j’avais cette impression radicale de dégoût, je ne me supportais plus dans la glace. C’est une introspection et une remise en question nécessaire pour un interprète. J’ai préféré me mettre en quelque sorte au service des autres. Puis je me suis remis à écrire à la faveur d’un déménagement. J’ai débarqué dans un nouvel appartement et j’ai eu à nouveau envie d’écrire. Heureusement c’est revenu assez vite.

CHANSON FRANÇAISE
Je ne me sens pas très proche d’un type comme Richard Gotainer. On m’en a souvent parlé mais non je ne crois pas. S’il ne fallait en choisir qu’un dans la chanson française je crois que Charles Trenet reste mon favori. On peut dire que j’ai abandonné une sorte de linéarité dans mes textes. Mais je trouve qu’ils n’en sont pas moins cohérents. J’ai aussi troqué le faste des productions de « Robot Après Tout » pour une ambiance plus sympathique en un sens.

LA POCHETTE
Elle m’a été directement inspirée de votre dossier sur Daniel Johnston (couverture du VoxPop numéro 13 –  ndr). Je l’ai lu et on y voit une photo de lui avec ses parents assez touchante. J’ai trouvé que l’idée était géniale et j’ai donc demandé à mes parents de poser avec moi sur la pochette de l’album. Je suis convaincu que j’aurais été profondément jaloux qu’un autre artiste fasse la même chose avant moi.

PARIS
Je suis arrivé à Paris pour la première fois par la Gare Montparnasse et je me suis rendu rue André Mazet après avoir flâné quelque temps Rive Gauche. Je me suis installé dans un café et je m’apprêtais à commander quelque chose à manger quand la patronne derrière le bar, femme imposante et plus toute jeune, s’est mise à déclamer à mon intention au milieu de la salle « Alors qu’est ce qu’il veut mon petit chéri ? » J’étais à l’époque particulièrement timide et je n’osais donc pas répondre. Elle est finalement venu me voir en me demandant à nouveau ce que je désirais manger. J’étais probablement rouge et pétrifié. « Mais c’est qu’il a besoin de viande rouge mon petit chéri ! » Et elle m’a servi une entrecôte. Je suis retourné dans ce café jusqu’à ce que la dame en question décède.

CD “Philippe Katerine” (Barclay/Universal) sortie le 27 septembre

Une Réponse to “PHILIPPE KATERINE”

  1. [...] – De son papa et de sa maman. Si, c’est vrai. Il paraît que c’est de la faute de VoxPop (Voir le paragraphe « La [...]

Laissez une Réponse