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HISTORAMA 17


Au XVIIIe siècle, Bach était jeté en prison comme un clodo de base et Mozart enterré dans une fosse commune. Et puis, progressivement, les mêmes se sont mis à incarner la figure du génie romantique. Récit d’un glissement qui nous a amené aux scènes d’hystérie autour de Pete Doherty et consorts.

ARTICLE PARU DANS VOXPOP #17 (NOVEMBRE – DÉCEMBRE 2010)

Mozart meurt le 5 décembre 1791. Il serait enterré dans la fosse commune du cimetière Saint Marx, dans la banlieue de Vienne. A ce jour, le lieu de sa dépouille reste inconnu. Ses obsèques sont une cérémonie de troisième zone. L’affaire est expédiée. Trente-six ans plus tard, les obsèques de Beethoven : des milliers de personnes accompagnent le cercueil. Schubert fait partie de ceux qui l’ont porté. Le cortège aurait mis une heure et demie pour atteindre l’église de la Sainte-Trinité à Vienne. Que se passe-t-il entre temps ? Comment passe-t-on du statut de musicien qui est un métier comme un autre à celui d’icône ? C’est ce processus qui intrigue Tim Blanning, l’auteur de The Triumph Of Music. Que se passe-t-il pour que le compositeur passe du statut de « sujet » ou serviteur d’un seigneur à celui de star au centre de l’attention, elle-même entourée de sa cour ? Aujourd’hui, même Mick Jagger et Elton John sont anoblis.

LE PREMIER IMPRESARIO
A quel moment se situe la coupure ? Quand Bach veut quitter son emploi auprès du duc de Weimar en 1717, il est tout simplement jeté en prison. Dans son contrat avec le Prince Estehazy, Haydn, lui, est contraint de composer en permanence des œuvres correspondant aux désirs du Prince, sans droit de les communiquer ni de les copier. Par ailleurs, il n’a pas non plus le droit de composer pour d’autres sans en avoir averti Esterazy et avoir obtenu de lui l’autorisation de le faire. Pourtant, quelque chose change pour Haydn quand meurt Esterhazy. Il part vivre à Londres où, signale Blanning, l’industrie de l’édition de la publication de musique se développe rapidement. Quelqu’un comme Handel, qui s’était installé définitivement à Londres en 1712, par exemple, fixe les nouvelles règles et constitue un modèle pour la nouvelle génération de musiciens, en participant à la création de la Royal Academy Of Music, dont il devient le directeur musical, et qui a pour but de monter des opéras à Londres. Il est « le premier compositeur et véritable imprésario à avoir fait fortune en faisant payer son public. » Autre conséquence liée au fait de jouer pour un public : l’élargissement des orchestres. Alors que les œuvres de Haydn mobilisent un maximum de quatorze interprètes à l’époque des Esterhazy, les orchestres de Londres peuvent faire jouer jusqu’à soixante musiciens dans un même orchestre, rémunérés à la saison ou au concert. Les rôles finissent par être inversés. Comme l’écrit Banning : Haydn est tout d’abord connu pour être le Kappellmeister des Esterhazy. À sa mort, ce sont les Esterhazy qui sont célèbres pour avoir eu Haydn comme Kappellmeister.

LA BONNE SOCIÉTÉ ÉTALE SES BIJOUX
C’est l’économie de la musique qui change, en passant d’une économie de mécénat à une première forme d’entertainment. On passe d’un spectacle pour les Happy Few de l’aristocratie, à un spectacle, sinon de masse, mais, au moins, à destination d’un public. Et, avec le public, arrive le sacre du musicien, dont le modèle est la figure du génie romantique. C’est l’ère des compositeurs charismatiques. Beethoven, l’élève de Haydn, se trouve hissé à un tel niveau que l’archiduc Rodolphe accepte de le dispenser de se plier à l’étiquette de la cour. Rossini est célébré au point d’amasser une immense fortune en trente-neuf opéras au goût des Européens. Ses fans lui coupent même des mèches de cheveux à son passage dans la rue. Le récent art de la lithographie permet aux adoratrices de Franz Liszt d’admirer son portrait aux quatre coins de l’Europe. On assiste aussi au déplacement du public des salons, chapelles, cathédrales et églises, vers des lieux idoines, construits pour le spectacle musical. L’Opéra de Paris, construit autour de son célèbre escalier central, devient l’endroit où la bonne société se montre, étale ses bijoux ou ses derniers vêtements.
La démocratisation progressive de la consommation de musique, sa « mass-marketisation » lui fera jouer un rôle grandissant dans la mobilisation des foules. Dans son chapitre appelé « Libération », Banning montre comment, à côté de la figure romantique, la musique devient un moyen d’épauler le nationalisme – notamment  en Allemagne, en Russie, en Bohême – ou d’émanciper les peuples sans Etat, comme les Juifs européens.

L’ÈRE POST-FENDER
Le phénomène prend une dimension nouvelle avec l’impact de la technologie. Passant sur plusieurs générations, Banning signale que les progrès  techniques viennent renforcer la puissance de propagation de la musique et affirmer son triomphe. Dans un chapitre intitulé « De Stradivarius à Stratocaster », Blanning souligne que l’invention la plus importante avant l’enregistrement, c’est le piano, qu’on retrouve dans toutes les bonnes maisons bourgeoises. Sans émettre de jugement de valeur, Blanning constate : on passe de la démocratisation de la réception à celle de la production. On pouvait tous entendre de la musique, on peut maintenant tous en faire, et du coup, espérer devenir une star à son tour. La révolution, pour Blanning, sera consommée avec l’invention de la guitare électrique à « corps plein », de prise en main facile, par Leo Fender : « dans l’ère post-Fender, un groupe peut être assemblé avec peu d’argent et encore moins d’expertise. Trois accords, et le tour est joué. »Nous sommes donc passés du monde clos des musiciens de cour et des organistes de chapelle à la diffusion de la musique dans des salles de concerts, lors de  spectacles, à destination d’un public. L’artiste romantique émerge. La circulation des portraits et des critiques, la communication de masse, emboîtant le pas à la reproduction et la radiodiffusion des œuvres amplifient le mouvement. Il est le centre d’attention. Avec l’ère « post-Fender », on assiste à un nouveau bouleversement. La boucle est bouclée. Nous voyons les stars partout et tout le temps. Leur public est planétaire. Mais ce qui rend la fascination pour Mick Jagger, David Bowie ou Pete Doherty, nos « héros romantiques » encore plus forte, c’est que nous sommes passés à l’univers infini de la pop où tout un chacun peut, légitimement et à tout moment, postuler au rôle de superstar charismatique.

Antoine Roos - Illustration : Joachim Larralde

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