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INTELLO POP 17


Jean-François Zygel est un homme occupé. A son actif, 150 concerts par an, un disque chez Naïve, intitulé « Improvisations », un autre prévu en mars, un live à deux pianos entre lui et le pianiste jazz Antoine Hervé, un film autour de sa troisième nuit de l’impro pour France 2 diffusé en décembre. En septembre dernier à Montevidéo, il a réuni plus de 65 artistes… dont un choeur, deux footballeurs, deux jongleurs et quatre danseurs. Avec VoxPop il a évoqué la fin des hiérarchies entre les genres, mais aussi, comme il le dit, entre l’écrit, la musique à partition, et l’oral, la musique improvisée.

Texte : Antoine Roos – Photo : Manuel Braun - Illustration : Joachim Larralde

ARTICLE PARU DANS VOXPOP #17 (NOVEMBRE – DÉCEMBRE 2010)

La musique, surtout en Europe, est sans doute la forme artistique qui continue de maintenir le plus la distinction entre ce qu’on peut appeler « haute culture » et une culture, disons, populaire. Pourquoi ce destin particulier de la musique, quand d’autres formes artistiques brouillent plus aisément les hiérarchies (le cinéma, la littérature, les arts graphiques, etc.) ?
La question de la hiérarchie entre les différents genres de musique est la grande question qui se pose aujourd’hui. Ainsi, il y a encore une vingtaine d’années, on n’enseignait au lycée, dans les conservatoires ou à l’université, que la musique dite « savante ». Or aujourd’hui, la plupart des conservatoires de musique possèdent un département de jazz, et pour certains de musique traditionnelle et de musiques « amplifiées » (appelées aussi « musiques actuelles »). 
 
Je fais partie d’une génération de musiciens classiques pour laquelle il était impensable d’écouter, ou alors seulement pour en rire, de la chanson ou du rock. 
Il m’a fallu beaucoup de temps pour comprendre que la musique non écrite, l’électro, la chanson, la pop, et le jazz, avaient aussi des choses à m’apporter. 
Il s’agit bien sûr de musiques en général moins sophistiquées du point de vue du contrepoint et de la forme. Et si le jazz est un domaine d’inépuisables ravissements harmoniques, la pop, le rock et les musiques électroniques reposent souvent sur une écriture très simple de ce point de vue-là. 
 
Mais ces musiques ne manquent ni d’énergie, ni de créativité, ni d’invention. Et le corps y est peut être plus présent que dans la musique dite « classique ». Du point de vue rythmique, elles sont d’une écriture beaucoup plus complexe et raffinée que la plus grande partie de la musique savante. Aujourd’hui, l’avant-garde a le plus grand mal à s’ouvrir à ces expressions musicales. C’est bien dommage. Je suis persuadé pourtant que la musique traditionnelle et les musiques actuelles, l’électro et le jazz, représentent une source inépuisable de renouvellement et de vie dont la musique savante ne saurait se passer. Nous devons sortir de l’affrontement entre une avant-garde musicale dont les résultats artistiques sont souvent peu probants, et un courant traditionaliste dont certains représentants sont de grande valeur, mais qui nous renvoie au début du XXème siècle. 
 
L’improvisation, le jazz, l’électronique, la chanson, le rock, la pop etc. sont comme un continent sauvage offert à nos explorations. C’est dans ce dialogue entre musiques écrites et musiques improvisées que naîtront singulières, fécondes, colorées, les musiques et les sonorités de demain.

Y a-t-il d’autres hiérarchies que vous voyez voler en éclat ? Entre la musique écrite et la musique improvisée ? Entre les musiques qui mettent en avant le corps en mouvement et celles qui sollicitent uniquement l’oreille ?
Pour vous, il faudrait aussi parler de la hiérarchie entre le corps et l’esprit. Vous avez peut-être raison. Il faut que j’y réfléchisse. Mais je suis un peu trop judéo-chrétien de ce point de vue-là…  Mais, je voudrais d’abord vous parler de la hiérarchie entre écrit et oral. Dans notre civilisation, on révère l’écrit. Nous sommes « les peuples du livre ». Si vous emmenez un ami au restaurant et lui conseillez la choucroute de poissons par exemple, celui-ci répondra la plupart du temps : « C’est marqué où? ». Ma grand-mère, qui ne savait ni lire ni écrire, pensait cependant « Cela doit être vrai puisque c’est imprimé ! »

Votre fonction d’improvisateur est-elle adaptée aux temps musicaux présents ?
Comme improvisateur, je me heurte souvent à une sorte de discrédit invisible mais tenace. « C’est bien ce que vous faites, c’est très beau mais… où est la partition? » Si ce n’est pas écrit, si ce n’est pas noté, ce n’est pas tout à  fait sérieux… L’improvisation est éphémère, quand l’écrit demeure ? C’était vrai du temps de Beethoven et Mozart, mais le disque, la radio et internet ont changé la donne. Une improvisation fixée par l’enregistrement circule et se conserve aujourd’hui plus facilement qu’une composition fixée par l’écrit. Car une partition ne s’adresse qu’aux praticiens et aux experts, quand tout le monde peut écouter la radio ou un enregistrement. Le « Köln Concert » de Keith Jarrett n’a-t-il pas durablement influencé des générations de musiciens plus sûrement que les partitions publiées du grand pianiste américain ? L’écrit nous impressionne symboliquement, mais il n’est plus au centre de notre monde musical. Le papier à  musique, le crayon et la gomme sont souvent remplacés par l’ordinateur et le studio d’enregistrement. Fin de l’écrit ? Triomphe de l’oral ? Il me semble plutôt que dans le va-et-vient entre l’un et l’autre il y a place pour une nouvelle manière d’inventer et de composer.

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