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ROCK LITTÉRATURE 17

Texte : Frank Lemonde & Greg Santorro – Illustration : Joachim Larralde

ARTICLE PARU DANS VOXPOP #17 (NOVEMBRE – DÉCEMBRE 2010)

« Je suis Dr Hyde et Mr Jekyll » et non, comme on s’y attend « Dr Jekyll et Mr Hyde » : ce sont les premiers mots de « Low, Down, Dirty ». Eminem inverse les rôles, brouille les pistes, histoire de rappeler qu’Eminem, c’est quand même un peu Slim, le double pervers et inquiétant retrouvé au fil des albums et que Slim, c’est déjà Marshall Mathers. Le tube planétaire « Without Me » démontre au mieux l’importance du double dans le travail d’Eminem. L’hallucinant clip officiel, avec sa débauche de héros de comics, de la pop culture (un participant de l’émission de télé réalité « The Real World ») et de l’actu (Ben Laden en prime), créé par le réalisateur Joseph Kahn, montre Marshall d’abord entouré de l’überporn icône Jenna Jameson et de Kiana Tom, actrice ET gourou du fitness, sur fond d’un remix du vieux titre hip hop de Malcolm McLaren « Buffalo Gals » (eh oui ami lecteur, le « Round The Outside » du début, c’est lui). Littéralement : « deux filles de parking dans les parages». Eminem entouré des bombasses du monde en pixel, mais Mathers quand même chez lui, le nez dans le bitume : l’Amerique White Trash des parkings, qui sent l’asphalte et les veilles capotes.

« Devine qui est de retour ? Encore de retour ? C’est bien Shady, dis-le aux potes ». Slim Shady, l’ombre ténue, le double fictif qui accompagne Marshall Mathers, citoyen blanc, prolétaire, qui rappe sur son propre égarement de gamin en manque de mélanine dans le monde du hip hop : « Je suis la pire chose depuis Elvis / Je fais de la musique de la black comme un égoïste / Et je l’utilise pour me rendre riche ». C’est l’ensemble qui forme Eminem, on aurait tendance à l’oublier, mais il va nous le rappeler : « J’ai crée un monstre, personne ne veut plus voir Marshall, on veut Shady, moi (Eminem, donc – ndr) je compte pour du beurre, hé ben si vous voulez du Shady, c’est ce que je vais vous balancer, un peu d’herbe mélangée à une liqueur forte. » Eminem est un drug mix à lui tout seul. Nietzsche, lui, se désignait comme de la dynamite« Alors le FCC (l’équivalent américain du CSA –ndr) ne veut pas me laisser faire, /Ou être moi-même, alors faites-moi voir, /MTV essaye de me claquer la porte au nez, /Rien à faire, ça fait un grand vide quand j’suis pas là ». It feels so empty without me. La-la-la-la-la, la-la-la-la-la, la-la-la-la, rengaine nasillarde et obsédante, qu’on ne peut pas sortir de la tête. D’ailleurs, c’est la fonction affichée de Shady / Eminem : prendre de la place, toute la place, envahir les ondes et les têtes. Il le dit explicitement : « Voilà un job qui me plaît, /Alors que tout le monde me suive, /Car on a besoin d’un peu de controverse, /Et ça fait un grand vide quand j’suis pas là.»

Le clip nous le montre déguisé en une sorte de Batman rouge et kitsch, au regard masqué, comme si Mathers était un exhibitionniste qui refuserait en temps de se dévoiler. « Installe ta chaîne, branche-la / Et alors je vais arriver pour finir sous ta peau comme une écharde / Le centre de l’attention, de retour pour l’hiver / Qu’est-ce que je peux être intéressant, je suis la meilleure chose depuis le catch / À infester les oreilles de vos enfants et y faire mon nid. » Virus et propagation encore. La sous-culture (ici le catch, donc), Eminem sait à quoi elle ressemble. Et ce qu’il dit, pour en rester à la vision épidémiologique de la pop culture selon Mathers, c’est qu’il fonctionne exactement comme le microbe qui s’adapte au milieu qu’il infeste, voulu par le milieu (vivant, social) qui le rejette. Oui, Mathers est le produit de l’Amérique qui le vomit : il fait son nid en mitonnant entre les porn stars, Ben Laden, et les types qui se falsifient pour réussir dans la téléréalité, le tout sur fond de créatures de celluloïd, absurdes, tirées de l’imaginaire comics des Américains. « Un fléau, qui l’a fait venir ? Vous m’avez fait venir ? ». Question sans réponse : pas de transcendance, pas de salut dans la foi, mais juste le nihilisme. La seule certitude, c’est la mission de la controverse. Moby l’herbivore inspiré et dégarni en prend par exemple pour son grade, : « Vieux pédé chauve de 36 ans, suce moi, tu me connais pas, t’es trop vieux, laisse tomber, c’est foutu, personne n’écoute de techno. » On peut paraître « joyeusement vulgaire », disait Mallarmé, et être un vrai poète.

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