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TRICKY

S’il avait fait de la boxe, il aurait été Mike Tyson. Parce que ses disques forment une étrange mixture de paranoïa, de sensibilité à fleur de peau et d’exigence, Adrian Thaws alias Tricky représente une espèce en voie de disparition. Rencontre avec l’un des derniers expérimentateurs qui vaut plus, sur la longueur, que l’étiquette trip hop. Paris, racisme, underground et prophéties apocalyptiques sont au programme des réjouissances.

Texte : Jean-Vic Chapus – Photos : Mathieu Zazzo

ARTICLE PARU DANS VOXPOP #17 (NOVEMBRE – OCTOBRE 2010)

Pour quelles raisons avez-vous choisi de vivre à Paris ?
M’installer à Paris, ce n’était pas prévu. De toute façon, tu ne sais jamais où tu vas atterrir tout au long de ta vie. Moi, j’ai pris l’habitude de bouger pour ne pas m’encrasser ni la tête, ni le corps. Après Bristol, Londres, Los Angeles, New York, on va dire que Paris était sur mon chemin. C’était le prochain endroit. M’installer dans cette ville, cela a été comme une évidence. Après, est-ce que je vais bouger de nouveau dans les prochains mois, je ne sais pas. Je n’ai jamais été le meilleur pour prévoir les choses à l’avance. Je n’ai pas reçu assez d’éducation pour ça. Seul mon instinct prime. Disons que quand j’en ressens le besoin, je fais mon sac et je me barre. J’échoue quelque part (large sourire). La curiosité est mon moteur et le voyage c’est son carburant. C’est comme ça… La seule chose qui ne change pas c’est l’ambition : où que je sois, je veux être le meilleur. Le meilleur dans mon genre car la musique c’est aussi une compétition. Avec le temps, je suis devenu de plus en plus compétitif.

Comment avez-vous appréhendé la France en plein débat sur l’identité nationale ?
Paris est une ville bizarre. Je vis du côté du boulevard de la Chapelle. Il y a une communauté immigrée fantastique sur place. Quand j’ai vu ça, je me suis dit que ce pays était vraiment en avance. Et puis, au fur et à mesure de ma vie sur place, j’ai découvert d’autres aspects de Paris : sur les questions de races et de religions, vous êtes en fait très en retard. Les comportements racistes à Paris sont beaucoup plus effrayants que partout ailleurs où j’ai vécu. Tiens, je vais te prendre un exemple. Je fréquente un club de boxe à Paris où je m’entraîne. Dans ce club, j’ai eu l’occasion de boxer contre un type vraiment impressionnant, Yoav, une montagne de muscles. Yoav est juif. Aucun problème. Pendant un de ses combats, j’ai entendu des gens le huer à cause de ses origines. Pourtant, ce gars est magnifique. Il a une âme fabuleuse, tu vois… Tellement d’amour à donner au monde. Alors je me suis senti obligé de monter sur le ring et de le serrer dans mes bras : « Allez vous faire foutre ! Ce mec est mon frère ! » Voilà. Tu as l’impression que la France est devenue le terreau où s’exporte la haine internationale.

Que pensez-vous du Président français, Nicolas Sarkozy ?
C’est mauvais. Très mauvais pour votre pays. Il gesticule sans arrêt. Il pratique une politique qui consiste à monter les uns contre les autres : riches contre pauvres, jeunes contre vieux, juifs contre musulmans. Je ne comprends pas ce que votre pays lui trouve : il ressemble à un petit acteur ridicule. On dirait un cartoon. Mais un cartoon dangereux.

Quand vous sortez votre premier album en 1995, « Maxinquaye », ce disque se vend malgré son manque d’arguments commerciaux : vous étiez agressif avec les médias, votre musique sonnait comme quelque chose de déprimant, etc. Pensez-vous que ce genre de succès à contre-courant pourrait encore survenir quinze ans après ?
Non ! C’est impossible d’imaginer qu’un disque comme « Maxinquaye » puisse rencontrer un énorme succès en 2010. Déjà, personne n’aurait pris le risque de le sortir. On m’aurait demandé de jouer le jeu des médias, d’être un putain de type positif, de faire le singe sur les plateaux télé. Maintenant, la plupart des premiers albums sont bien pensés en amont pour coller à la tendance pop de l’époque. Tout ce qu’il y a d’original et d’agressif a été éradiqué de la surface du music business. Tous les labels ont peur d’un type trop repoussant, esthétiquement et musicalement. Prends un truc comme MGMT qui marche bien : les chansons sont bien, rien à dire, mais la porte d’entrée à cette musique ce sont les mecs de ce groupe : des petits blancs mignons. Ils ont compris comment travailler leur apparence extérieure. Ce sont des gens de leur époque. Ils savent que la forme peut emmener vers le fond, si tu vois ce que je veux dire. Moi, je n’appartiens pas à cette catégorie.

Et à quelle catégorie appartenez-vous ?
Je représente une espèce en voie de disparition : l’underground. Et l’underground est mort aujourd’hui. Tu pourras bien chercher, ça ne reviendra pas dans les prochaines années. Au milieu des années 90, il existait encore des grosses maisons de disques pour signer des mecs dans mon genre. Les types en costard cravate me voyaient rentrer dans leurs bureaux avec un joint à la bouche et cela ne leur faisait pas peur. Au contraire, c’est comme si ma présence les excitait. Ils se disaient : « Tiens, ce Tricky a l’air louche et défoncé, donc il est forcément un type cool ! » Pour eux, ma dégaine devenait un argument de vente. Alors j’ai joué de cette image. J’ai insisté sur mon côté mauvais garçon des quartiers pourris de Bristol. Il y avait tout à gagner dans cette affaire : le respect, une réputation, la paix de l’esprit pour rester indépendant. Je te parle de ce bon vieux temps où un succès « du milieu » pouvait encore être envisagé.

C’est quoi cette notion de « succès du milieu » ?
À mon époque, même si je vendais peu de disques avec « Premillenium Tension » ou l’album « Nearly God » personne n’en avait rien à taper. Les gens de ma maison de disques de l’époque (Island Records – ndr) avaient compris que ma mission était simplement de toucher en profondeur des âmes, pas de faire le singe à la télévision à une heure de grande écoute. Non, franchement le milieu des années 90 c’était une bonne période pour des mecs comme moi. Quand quelqu’un disait « le nouvel album de Tricky est underground », cela voulait dire « le nouveau Tricky est crédible ». Il y avait de la place pour les artistes de niche comme moi. Maintenant, il n’y a pas de compromis possible : soit tu es Justin Timberlake et tu as le droit de rouler en limousine, soit tu ne vends pas et ta place est sur MySpace ou YouTube.

Ça serait difficile d’affirmer que la musique que vous écrivez est pop ou particulièrement mélodique. Pourtant la plupart de vos références le sont : The Specials, Sam Cooke, Blondie, Nirvana, Billie Holiday…
Je vais vous dire : pour moi le terme pop n’a plus rien à voir avec la notion d’exigence. Dans les années 2000, c’est une chanson moyenne avec un fort potentiel commercial, et c’est tout. L’intransigeance a déserté ce domaine de création et je ne crois pas qu’on puisse un jour revenir en arrière. Dans le meilleur des cas la pop actuelle, c’est quoi ? Un truc comme Lady Gaga… Les grands groupes de pop appartiennent désormais au passé. Ce sont des trucs comme Blondie, Roxy Music ou The Cure. La nouvelle génération a oublié le principe d’un bon disque qui te met sur le cul. Je vais sonner comme un vieux con, mais je n’aime pas le monde de la célébrité, celui des programmes comme « Pop Idol ». Ce que j’aime ce sont les types qui tentent quelque chose : des mecs comme Dizzee Rascal par exemple. La célébrité a remplacé la qualité artistique car les gens sont devenus des goinfres. Ils veulent vivre dans le livre des records : être le plus célèbre, être celui qui couche avec le plus de filles. Pour moi vendre 30 000 disques c’est déjà considérable. Tu n’as pas besoin de plus pour bien vivre de ton art.

Aujourd’hui vos contemporains de la scène de Bristol comme Massive Attack ou Portishead remplissent des grandes salles quand ils passent en concert, alors que Tricky ça reste encore au niveau de la musique pour initiés. Comment expliquez-vous cette réalité ?
Car je n’ai jamais appartenu à aucune scène. J’ai fait mon truc dans mon coin. Déjà, le trip hop, ça n’existait pas. C’était juste une invention de journalistes. J’aurais été un vrai abruti de prendre ce truc au sérieux. De toute façon, ceux qui ont cru qu’il fallait faire des disques pour coller à l’ambiance de cette scène sont morts aujourd’hui. Bien fait ! Mais attends, je suis vraiment content que ça marche pour Massive Attack. Ils le méritent. Les mecs m’avaient d’ailleurs appelé pour me proposer de repartir en tournée à travers le monde avec eux. Je leur ai dit : « O.K., vous aurez Tricky, les mecs, mais il va falloir allonger le fric. Je veux un gros paquet de fric ! » Et puis ils n’ont jamais donné suite.

Le succès de « Maxinquaye » date d’avant la crise du disque. Pensez-vous que la notion d’artiste underground a disparu maintenant que le téléchargement s’est imposé ?
La crise du disque a eu des avantages, je ne dis pas le contraire. Maintenant, tout le monde est obligé de trouver des putains d’idées pour continuer dans ce métier : artistes, labels, tourneurs. Franchement, ce n’est pas plus mal. Là où la crise est violente c’est dans la fébrilité qu’ont les maisons de disques à signer de nouveaux artistes. On ne propose quasiment plus de contrats. On dit à ceux qui n’ont pas leur chance : « Allez voir sur Internet ! C’est formidable Internet ! Vous allez toucher un public sur Internet ! » Sauf qu’Internet c’est gratuit, aussi. Au moins, avant, si le business te méprisait, tu pouvais le contourner avec le système des « white labels » (disques vinyles sans nom d’artiste ni de chanson dessus, édités en petites quantités, sortis par une petite structure et destinés à la promotion – ndr). Je suis un enfant de ce système de la débrouille. Et ce système s’est écroulé sur lui-même au moment de la crise. Reviendra-t-il un jour ?

Parmi les critiques les plus dures entendues au sujet de Tricky, il y a celle-là : vous auriez été innovant sur vos deux premiers albums, « Maxinquaye » et « Premillenium Tension », et ensuite vous auriez décliné une formule.
Mes meilleurs albums sont « Blowback », « Vulnerable » et « Mixed Race ». Si ces albums étaient sortis juste après « Maxinquaye » je t’assure qu’aujourd’hui je serais l’une des plus grandes pop stars de l’histoire. Ce n’est peut-être pas clair pour tout le monde, mais je sais que c’est sur ces disques que j’ai réussi à créer un nouveau style de musique. Et puis j’ai aussi prédit l’avenir de nos sociétés sur « Vulnerable ». J’ai eu des visions de maladies dans le monde, de personnes qui brûlaient en haut de gratte-ciels.

Le 11 septembre 2001 ?
Oui, c’est ça. Tu peux l’écrire. Réécoute « Blowback » et tu comprendras ce dont je te parle. La guerre, la torture, les gens qui meurent. Mon ancien manager était persuadé que j’étais doué de visions prophétiques. Il me le disait tout le temps. La plupart de mes morceaux viennent de mes rêves. Je ferme les yeux et j’ai une vision. Quand j’étais petit, je vivais chez ma grand-mère. À la nuit tombée, elle me couchait dans le salon et elle mettait un disque de Billie Holiday tout en regardant des vieux films d’horreur à la télé. Toutes ces choses se sont mélangées dans ma tête.

Avez-vous conscience qu’entre ceux qui disaient écouter du Tricky pour avoir l’air dans le coup et ceux qui achetaient réellement vos albums, il y a une certaine différence, ne serait-ce qu’au niveau des réels chiffres de vente ?
Je vis bien avec ça. Je ne suis pas une personne matérialiste. Donne-moi un putain de triplex sur Central Park à New York et je serais content. Mais tu peux me dire que je vais pioncer pendant des mois sur un matelas crasseux dans un squat et je serais content également. Ma jeunesse à Bristol au milieu des Blancs, des Noirs, des Verts (sic), cela m’a appris à m’adapter à toutes les situations. Je regarde autour de moi, je fais appel à mon instinct et je m’adapte vite. Je n’ai jamais envisagé ma musique comme un moyen pour devenir le mec le plus riche du monde. Je m’en sers pour devenir le meilleur. Oui, le meilleur ! Celui qui va laisser quelque chose de solide derrière lui une fois les choses pliées. Tu vois ce que je veux dire ? Mohamed Ali était le meilleur, non pas à cause du pognon gagné sur le ring, mais parce qu’il avait un jeu de jambe insensé.

Pour finir, il y a une anecdote qui raconte que vous auriez été traumatisé par la vision du film de Roman Polanski, « Rosemary’s Baby ».
J’ai vu ce film chez ma grand-mère et j’en garde encore des séquelles. C’est un film très éprouvant autour de la naissance de l’Antéchrist. Au début, je n’avais pas fait attention à ce qui se passait sur l’écran, jusqu’à ce que j’entende cette phrase : « L’enfant du diable devra s’appeler Adrian… » J’ai sursauté. Adrian, c’est mon prénom, et c’était aussi celui qu’on donnait au fils du démon. Je me suis longtemps demandé si je n’étais pas un enfant de la malédiction. Pendant longtemps, j’ai cru que c’était le diable qui veillait sur moi.

CD « Mixed Race » (Domino/PIAS)

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