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CARL BARÂT


Paternité, arrêt des drogues, autobiographie, album solo façon grand singer songwriter anglais par temps de pluie. Sur le front britrock, 2010 pourrait réévaluer Carl Barât. Émancipé de son double ravagé au sein des Libertines, Peter Doherty, il aspire désormais à devenir un adulte loin des clichés rock. Et si le slogan des années 2000 c’était : « J’espère devenir vieux avant de mourir » ?

Texte : Jean-Vic Chapus – Photos : Mathieu Zazzo

ARTICLE PARU DANS VOXPOP #17 (NOVEMBRE -DÉCEMBRE 2010)

Carl Barât : Il y a eu pas mal de changements dans ma vie. Déjà, il y a ma nouvelle petite amie. Elle a 21 ans. On a officialisé ensemble il y a tout juste un an aujourd’hui. (En français) Ah l’amour… Et puis maintenant, c’est le premier enfant qui arrive. L’accouchement est prévu pour décembre. Vous avez vu ma petite amie ? Elle est très mince, mais son ventre ressemble à un ballon de basketball. Il y a quelques années, cela m’aurait rempli d’embarras de me promener au bras d’une « femme basketball ». Maintenant il s’agit de la chose dont je suis le plus fier au monde. Je suis obligé de me conserver pour voir grandir mon enfant et, si possible, devenir un bon père. Je sais que ce discours n’a rien de très rock’n’roll, mais c’est comme ça.

Le premier enfant, le premier livre publié (« Threepenny Memoir » – ndr) et le premier véritable album solo. Es-tu angoissé par toutes ces premières fois ?
Oui, c’est une année décisive dans ma vie personnelle. La première sans doute où l’on va attendre de moi que je me comporte comme un adulte responsable. Évidemment, c’est un peu angoissant comme situation. Je suis obligé d’assumer des responsabilités maintenant. Le bon vieux temps où je courrais les filles en picolant et me défonçant à la cocaïne est sans doute terminé. Mais je ne vois pas l’âge adulte comme une cage dans laquelle on t’enferme à double tour. À un moment j’en étais arrivé à un point où je trouvais ma vie personnelle absurde : tu joues un peu de guitare, tu prends un maximum de drogues, tu passes tes journées dans un état second ou avec un mal de ventre carabiné. Le jour d’après, tu recommences. C’est assez limité comme ambition.

Est-ce qu’il y a un événement particulier ou une rencontre qui t’a décidé à ralentir la cadence sur tous ces excès ?
Mon nouveau manager a été décisif dans ce processus, oui. En un sens, il est l’une des premières personnes qui croit vraiment en moi et en mon talent – enfin, si tant est que j’en ai un (sourire désolé). Avant de le rencontrer, j’avais toujours été entouré par des genres de parasites avec un neurone et demi. Les pires, ce sont ceux qui t’envahissent et te disent: « Oh ! Carl ! Tu es un génie ! Tu as quand même fait partie des Libertines, ce n’est pas rien ! Il faut continuer à te défoncer et à faire vivre l’esprit du rock’n’roll, mon vieux ! » Je déteste ces crétins car ils représentent une des pires races qui pullule dans la musique : les groupies, les paumés qui vivent à travers toi. Bon, je les méprise, mais je n’étais pas assez dur pour leur expliquer qu’il fallait me laisser tranquille. Mon nouveau manager, lui, a eu un discours différent. Un jour, il m’a pris entre quatre yeux. Il m’a dit : « Écoute, coco, je me fous bien que tu aies joué dans les Libertines. On va tourner la page une bonne fois pour toutes. Et si tu ne vends que cent putains d’albums, eh bien, on en refera quand même un autre si ça vaut le coup ! » C’était une vraie conversation d’homme à homme, un truc au cours duquel tu ne peux pas baisser les yeux. Cela m’a fait du bien que quelqu’un me dise qu’il n’attend de moi que du travail et de la fiabilité.

Avec ta petite amie c’est la même chose ?
Oui ! Je sais qu’avec elle je dois être dans le rôle de l’homme. Un homme, c’est aussi quelqu’un qui doit savoir protéger celle qu’il aime et ne surtout pas foutre sa vie en l’air de façon égoïste. On a souvent tendance à se moquer de la virilité, mais je ne crache pas sur ça. De toute façon, à un moment je crois que tu en as assez de fréquenter des filles qui ont décidé de t’apprécier uniquement car tu rentres tous les soirs bourré et confus. Je ne voulais pas qu’on m’emmerde avec tout un tas de responsabilités comme faire la vaisselle ou sortir les poubelles. Avant, je trouvais plus malin de ne coucher qu’avec des filles d’un soir. Au moins elles n’exigent rien de toi en retour. Tu peux vivre comme un clandestin. J’ai parfois des concepts brillants, n’est-ce pas ?

Les médias comme les fans imaginent que leurs groupes de rock favoris mènent une vie dissolue avec drogues, sexe et dépressions nerveuses. Penses-tu t’être laissé enfermer dans tout un tas de clichés ?
Oh oui ! Et la plupart de ces clichés relatifs au rock’n’roll sont absolument risibles. Je ne veux pas parler comme quelqu’un qui est revenu de tout, maintenant, mais la sécurité pour les groupes de notre génération, c’était de toujours porter une veste en cuir et de toujours garder auprès de soi un sachet de cocaïne ou une bouteille de whisky. Le soi-disant retour du rock qui devait être un mouvement libérateur est devenu, au fur et à mesure, un truc de petits-bourgeois accrochés à leurs habitudes comme on s’attache à ses charentaises.

Tu as passé les 30 ans (Barât a 32 ans – ndr). C’est un âge quasiment canonique par rapport aux canons du rock’n’roll.
Le jour de mon trentième anniversaire, ma première réaction a été : « Dommage, tu ne vas pas mourir jeune. C’est foutu pour coller à la fameuse mythologie des Libertines ! » La paix de l’esprit est venue juste après. Et puis les angoisses ont repris. Au moindre problème de santé – aigreur d’estomac, douleurs, etc – je me dis que je vais y passer. Je peux être extrêmement ennuyeux avec ça pour mon entourage. Et puis quand tu atteins le cap fatidique de la trentaine, tu réalises que si tu t’affiches avec des filles plus jeunes que toi, les gens vont te traiter de vieux pervers. Ça, c’est problématique (sourire).

Entamer une carrière en solo, c’est aussi se donner le droit de vieillir en musique comme Tom Waits, Johnny Cash ou encore Morrissey. As-tu pensé à cela ?
Déjà je ne me sens plus capable physiquement de participer à un projet de groupe sur le long terme. C’est beaucoup trop usant quand tu as passé l’âge de 30 ans, ce genre de chose… Toute mon énergie a déjà été bouffée par les Libertines et toutes les conneries que nous avons pu faire. Alors oui, je pense que ça serait plus raisonnable si je veux continuer dans la musique de me diriger vers quelque chose qui correspond plus à la gueule ridée que j’aurais toute ma vie. Je ne suis pas très friand des vieux types qui continuent à pogoter dans les salles de Londres. C’est une idée de la déchéance du corps, et je suis beaucoup trop critique envers ma propre part de ridicule pour me livrer à ce genre de cirque. Les seuls à ne pas être trop craignos dans le rôle de vieux rockers, ce sont les types d’Iron Maiden. Il y a presque quelque chose de poétique à les voir faire semblant d’être des gros metalleux hyper méchants. C’est du cirque, mais un cirque respectable à mon sens.

Quand les Libertines se sont séparés après l’enregistrement de votre deuxième album, c’est à toi que certains fans ont fait porter la responsabilité du split. En as-tu souffert ?
J’ai préféré continuer à vivre ma vie plutôt que d’avoir à me justifier. Par manque de courage sans doute, mais aussi par envie de ne pas passer pour le rabat-joie de service. Ce n’est pas très vendeur un rockeur qui explique qu’il a été traumatisé par toutes les histoires de dope qu’il a observé. Je n’y avais jamais pensé avant d’écrire mon livre, mais quand les choses ont commencé à tourner au vinaigre entre Peter (Doherty – ndr) et moi, je me suis senti prisonnier de notre image destroy. Et puis il y avait l’amour, déraisonnable, de nos fans. Il suffisait que je me promène dans les rues de Londres avec une paire de basket bleu fluo pour qu’un branleur vienne m’engueuler : « Hé ! Mec ! Tu es un rocker ! Tu n’as pas le droit de porter des pompes de rappeur aussi merdiques ! » Cela m’est vraiment arrivé. À la fin, tu te dis que certains fans sont tellement limités qu’ils pourraient te casser la gueule juste parce que tu ne portes pas ta putain de veste en cuir réglementaire.

Tu ne peux pas nier que ta musique joue avec quelque chose de nostalgique, autant dans la forme comme dans le fond : les arrangements s’inscrivent dans une tradition rock et pop, les textes parlent de la vieille Angleterre, etc. N’est-ce pas étrange de défendre une culture du passé dans un monde qui évolue à toute vitesse ?
Si tu veux dire que je ne me considère pas comme quelqu’un des années 2000, oui, tu as sans doute raison. Depuis que je suis tout petit, les livres d’histoires ont toujours eu une importance particulière. Je m’y plonge très souvent pour comprendre le monde autour de moi. Quand je rentre dans ma maison de Muswell Hill à Londres, il m’arrive de rester en contemplation devant la porte. Là, mon esprit se met à vagabonder et j’imagine que soixante dix ans plus tôt, sur le même pas de porte, une mère de famille a dû pleurer au moment où des soldats sont venus lui annoncer : « Madame, votre fils ne reviendra pas. Il est mort à la guerre sous les bombardements allemands ! » Je sais que ça paraît stupide, mais pour moi la connaissance du passé et de l’histoire n’est pas un frein à la construction de l’avenir. Au contraire, c’est une façon de rendre ta vie plus romantique.

Maintenant que toi et Peter Doherty avez reformé les Libertines pour une série de concerts, comprends-tu mieux pourquoi la jeune génération du début des années 2000 s’est tellement attachée à ce groupe ? Cela ne peut pas tenir qu’aux chansons…
Je me suis souvent posé cette question ces derniers temps. Surtout pendant nos concerts de cet été en Angleterre où nous sommes devenu un groupe de rock, disons, familial. Dans les salles il y avait des gosses de 14 ans, mais aussi quelques vieux bonshommes de 60 ans et des poussières. Très déconcertante, cette transformation en institution du rock anglais, croyez-moi… Cet attachement aux Libertines est vraiment étrange. On pourrait presque en parler comme quelque chose de sociologique. J’ai peut-être un début de théorie. Au début, certains journaux comme le NME nous ont vendus comme les héritiers de The Clash. Évidemment c’était totalement exagéré, mais comme une génération aurait rêvé de vivre l’époque punk en direct, elle s’est rattrapée en nous choisissant. Presque au hasard, je crois.

Vous auriez été un tribute band que cela aurait été la même chose ?
Non, quand même pas…  Les chansons n’étaient pas nulles. Je crois même qu’on en a écrit quelques très bonnes, mais je ne suis pas le plus doué pour vous chanter notre génie céleste.

Tu ne peux pas minimiser l’influence presque malsaine que pouvaient avoir vos comportements sur toute une génération : Doherty prend du crack et, hop, le crack devient à la mode etc. Il y a quantité d’exemples qui vont dans ce sens.
Et c’est d’ailleurs là que nos avis divergent avec Peter. Lui, il adorait ce rôle de « poète maudit pour la nouvelle génération rock ». Cela lui allait d’ailleurs comme un gant. Il s’est progressivement laissé entraîner à mesure qu’il se défonçait. Moi, je me suis toujours un peu senti mal à l’aise au milieu d’une foule d’adorateurs au premier degré. Cela m’est arrivé trop de fois de me faire brancher par des crétins après les concerts. (Il imite une voix grotesque) « Hey ! Mec, vas-y, prend de la kétamine avec moi ! » Moi : « Heu ! Non merci monsieur, très gentil de votre part, mais je vais éviter ça ! » « Mais, mec, allez, fais un putain d’effort, tu es un putain de Libertine ! » Ces trucs m’ont déprimé. Ce que je te raconte est un cliché vieux comme le rock : le fameux moment où tu te rends compte que ton groupe t’échappe et que tes fans sont les dernières personnes que tu inviterais chez toi pour boire une bière et regarder un bon vieux DVD.

Le fait que tu aies décidé de refermer le chapiter est-il dû à l’association progressive des Libertines à toutes sortes de drogues ?
Personne ne veut voir son meilleur ami se transformer en junkie. Personne ne souhaite que des gamins influençables fassent les mêmes erreurs que nous avons commises. Peut-être que nous aurions dû faire une pause plus tôt, mais pendant que Peter prenait de l’héroïne, moi je mélangeais le whisky et la cocaïne. J’aurais sans doute été mal placé pour jouer au modèle de vertu. Il a fallu du temps pour que je me reconstitue et que je me prouve à moi-même que les chansons et la vie en général valent mieux que tout le cirque autour. On peut tout à fait bien vivre sans drogues, sans veste en cuir et et sans guitares. Enfin, je crois…

CD « Carl Barât » (Arcady Records/PIAS)

Une Réponse to “CARL BARÂT”

  1. MimiPinson dit :

    Très bel article, touchant et sincère, sur un artiste qui mériterait d’être un peu plus (re)connu.

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