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LE BEATLES DAY À MONS



Tous les ans, à la mi-octobre, la ville de Mons en Belgique accueille une manifestation pop décalée : le Beatles Day. Sur place, on croise des sosies de John Lennon et des anciens boxeurs reconvertis en conférenciers spécialisés sur les premières années des gars de Liverpool. Rapport d’une journée entre le Magical Mystery Tour et les odeurs de frite.

Texte : Jean-Roch Logiviere – Photos : Louis Canadas

ARTICLE PARU DANS VOXPOP #17 (NOVEMBRE – DÉCEMBRE 2010)

« Maman, je suis au paradis. Demande à papa de faire un versement de mon compte épargne vers mon compte courant. Il y a plein de trucs à acheter, je ne peux pas attendre. » Deux garçons à peine âgés de 15 ans se serrent dans les bras et pleurent. Un troisième vient les rassurer et, plein de miséricorde, leur indique le chemin de la banque la plus proche. « Il ne peut rien t’arriver ici. Cet après-midi, Lennon va redescendre. Et Harrison va jouer de son sitar. » Nous sommes à Mons, en Belgique, le 9 octobre 2010. Le coup d’envoi de la 23ème édition du Beatles Day vient d’être donné. John Lennon aurait eu 70 ans aujourd’hui et le cagnard tape dur sur les crânes.
L’autoroute qui nous mène à la ville est encore éclairée. Il est pourtant midi quand nous arrivons à Mons, cité wallonne d’un peu moins de 100 000 habitants. La ville révèle un charme un peu glauque. Ses immeubles de briques rouges, salies par la fumée des usines au loin, s’organisent en petites rangées. En périphérie se dessine le Waux-Hall, bâtisse du 19ème siècle plantée dans un parc de 5 hectares, qui reçoit chaque année depuis 1988 une horde de fondus de Beatles venus de France, Belgique, Espagne ou Luxembourg.

MARCHANDS DU TEMPLE
À l’entrée, des girl-scouts en short tentent de vendre leurs calendriers et les musiciens d’un groupe de reprise répètent les chœurs. Jérôme et Elise sont venus en couple. À 35 ans, il exerce la profession de coiffeur-relooker-barbier, « ce qui relève de l’avant-garde dans le Nord-Pas-de-Calais » et intégrera bientôt l’Équipe de France des tailleurs de barbes. Légèrement efféminé, nœud papillon rouge et veste serrée, il a pris une semaine de congés pour rallier une cinquième fois le Beatles Day : « Je viens pour m’imprégner des lieux et peaufiner ma collection personnelle d’objets à l’effigie des Beatles. C’est une sorte de voyage spirituel qui se termine souvent par des larmes. » Il nous montre sur son bras un tatouage du sous-marin jaune. Sa passion pour les Beatles est mal vue dans son village. Mais une fois par an, il retrouve ses amis pour en parler librement.
À l’intérieur, c’est un véritable temple dressé à la mémoire des quatre de Liverpool. Derrière leurs stands, les collectionneurs proposent des vinyles par milliers, méticuleusement triés de Apple jusqu’à Starr. Mais aussi livres, T-shirts, Monopoly, puzzles et casquettes représentant les Fab Four sous tous les angles. Au centre de la pièce, une exposition de dessins d’enfants côtoie les peintures d’artistes de la région, que nous prenons d’abord pour des posters à vendre.
C’est l’heure de l’apéritif et la salle est déjà comble. Un groupe monte sur scène pour le concert d’ouverture. Sa reprise du standard « Let It Be » bien massacrée (elle vaut une condamnation au travaux forcés pour cause de crime contre la pop) remonte aux oreilles des badauds qui se pressent contre le bar. On y croise des gueules pas possibles qui s’enivrent de Saint-Feuillien, la bière officielle du Beatles Day. Un moustachu aux allures de docker, vêtu d’un perfecto et d’une casquette de marin, ne décolle plus son coude du comptoir. Des groupes d’amis se lancent des blagues d’un accent montois qui fait se gausser ceux venus de Bruxelles. Les familles viennent ici comme d’autres vont au centre commercial et affichent sur leurs T-shirts les titres de « Revolver » ou le visage de Lennon.

UN DISCOURS BIEN RÔDÉ
Sur les stands, tout le monde veut se faire photographier en compagnie d’un vieil homme au sourire large et à la barbe blanche. Il s’appelle Horst Fascher et signe des autographes. Invité clé de cette édition du Beatles Day, il donnera une conférence tout à l’heure. Il accepte tout de même de nous raconter le rôle déterminant qu’il a joué dans la carrière des Beatles à Hambourg.
Pas un fan des Rolling Stones en vue dans l’enceinte. Il n’en faut pas plus pour que ce bon Horst se sente en confiance et déroule son speech avec le bagout du vendeur à la sauvette. Pour commencer il raconte cette nuit du 17 aout 1960, où il entendra les Beatles jouer le skiffle importé des États-Unis par les marins anglais. La soupe au poulet qu’il partagera avec Lennon. Le speed que les Fab Four prenaient en pilules pour assumer des sets de 6 heures. Le coup de main qu’il leur filera pour dénicher leurs premiers clubs. Ses aventures sexuelles avec les filles de Liverpool, et les nuits passées à écumer les clubs de strip-tease. L’ouverture de son propre club (un ancien cinéma renommé le Star-Club) et comment il s’est ruiné à y faire jouer Gene Vincent, Fats Domino ou Ray Charles. Le Vietnam où il accompagnera Tony Sheridan distraire les troupes alliées. Et la naissance de son fils David, champion du monde de scratch 1991-1992.
On a pigé que les quelques mois qu’Horst a passé aux côtés des Beatles lui serviront de fond de commerce toute sa vie. Il gagne son pain sur les livres qu’il vend à son stand, le Panama qu’il porte sur la tête et même sur un parfum qu’il a créé. Horst Fascher semble à l’aise avec ce business : « J’ai été le premier à rencontrer les Beatles, à penser qu’ils étaient différents. J’ai eu le bon flair. Je suis l’homme qui a fait que tout soit possible. Je mérite ce qui m’arrive. Et puisque mon nom est connu, pourquoi ne pas en profiter pour faire autre chose ? Aujourd’hui, les gens qui viennent visiter le Star-Club repartent avec mon parfum ! » Sa carrière de boxeur ayant été interrompue pour avoir tué à main nue un marin qui convoitait la même fille que lui, nous ne lui cherchons pas trop les noises.

DE LIVERPOOL JUSQU’À MONS
Quelques tables rondes sont installées sur la terrasse. Des hommes y picorent des frites baignant dans la mayonnaise et s’envoient le fond de leur verre derrière la cravate. Plusieurs personnes veulent parler et se faire prendre en photo avec un gamin de 16 ans qui cultive avec tact sa ressemblance avec John Lennon. Aujourd’hui, chacun est star à sa façon. Nous croisons Pierre Cardon, l’un des trois fondateurs du Beatles Day. Son visage est boursouflé, son bras est dans le plâtre. Coquetterie ultime, c’est un bonnet Abbey Road qui recouvre ses bleus. « Une chute dans l’escalier en début de semaine ! Rien de grave ! » Bernard Dutrieux est l’autre fondateur de ce rassemblement de Mons: « Guy Noirfalise et moi étions dans la même troupe scout. Un jour il siffle ‘Blackbird’, on commence à parler Beatles et on devient amis. Un an après, il se met à siffler ‘Let It Be’ dans un vestiaire. C’est comme ça que l’on rencontre Pierre, le troisième fondateur. » À cette époque, les moyens de se tenir informé sont rares. Dès que l’un voit un article dans la presse locale, il téléphone aux autres. En 1987, ils apprennent l’existence de la Convention Beatles de Liverpool et décident de s’y rendre en hovercraft. « Là, on fait le Magical Mystery Tour. C’est un peu comme quand les japonais débarquent avec leurs appareils photo : 3 minutes devant la maison de John Lennon, 3 minutes 50 devant celle de McCartney, le Strawberry Field à travers la grille et Penny Lane. » À la Convention, ils fêtent la sortie de « Sgt Pepper’s » en CD et rencontrent la demi-sœur de Lennon. Sur le retour, ils décident de décliner la formule en Belgique : concerts, débats, expositions. « Depuis, chaque année, un comité se rend à Liverpool pour repérer les groupes qui viendront jouer à Mons. »

L’HOMME ORCHESTRE
À la fin de l’entrevue, Pierre Cardon nous invite à déjeuner. Assis à une grande table en U, les VIP de la journée se retrouvent pour déguster un cochon. Les groupes du soir, les intervenants et les organisateurs sont épargnés de sandwich. De jolies Beatles-girls glissent dans nos assiettes des salades en tous genres et le cuisinier explique comment désosser et farcir le cochon. À part ça, le vin rouge est plus que raisonnable. Chez ces gens-là, Monsieur, on sait recevoir. Un écran de télévision grésille, puis rapporte ce qui se déroule sur la scène du bas. Des images étonnantes : un timbré aux allures de Daniel Johnston frappe ses toms nerveusement. Sur ses genoux est posée une guitare, qu’il fait pleurer entre deux roulements de tambour. Et, par moments, il approche son double-menton du microphone pour y pousser de petits cris. L’homme orchestre ne fait pas de chanson, seulement du bruit. Il s’explique : « C’est un morceau expérimental qui se trouve sur le premier album solo bricolé par McCartney. À la fin de l’album, il y a cette pièce expérimentale qui s’appelle ‘Kreen-Akrore’. Un morceau que personne ne connait, à part les fans purs et durs. Moi, je me suis dit : comme cette année on est obligé de jouer des morceaux de l’année 1970, les gens vont choisir les plus évidents et les plus connus. En plus, je suis allé voir sur YouTube et personne n’a jamais repris cette chanson… C’était trop tentant comme occasion de faire le clown. » Il se fait appeler Zongadude, est monteur pour la télévision régionale et vient à Mons depuis 5 ans. Il repartira avec le pressage anglais original de « Love Me Do », acheté à peine 60 euros.

L’HEURE DE LA COMMUNION
Plus tard, les Canadiens Ferguson & Hal se lancent dans une reprise dramatique de « A Day In The Life ». Des ondes psychédéliques se répandent dans toute la salle pour mordre au visage le public assis calmement sur des petites chaises en bois. Comme hypnotisés, les automates entrouvrent les lèvres pour laisser échapper un seul chant qui nous glace le sang. Les yeux sont grands ouverts et les corps sont figés. Le temps s’arrête, c’est la grand-messe. Certains se remémorent le LSD qu’ils gobaient quand ils étaient adolescent et au bar, des mecs saouls chantent happy birthday à John Lennon. Il n’est que 15h30 et des hommes en chemises rouges changent les fûts. Nous venons d’assister à la communion de la journée. Puis tout reprend, comme si de rien n’était.
À l’entrée, un groupe de Belges s’offusque du retard pris sur la programmation. En attendant, ils profitent des deux tickets boisson qu’ils ont gagnés et hésitent à rouler un peu d’herbe. Cette année, ils joueront quatre chansons, soit une de plus qu’à la précédente édition où ils étaient restés tard pour entendre les Beatlettes de Liverpool : « Mais les Beatles sont inatteignables. C’est peut-être un paradoxe de venir les reprendre à Mons. »  Ils ont entre 20 et 25 ans, travaillent, étudient ou chôment. Ce soir, après leur interprétation de « My Sweet Lord », on leur proposera une date à Caen. « C’est le but de la journée, non ? Un jour on jouera peut-être à tous les Beatles Day ! » Le batteur d’un autre groupe s’éloigne, furieux de s’être fait dérégler la batterie qu’il « avait arrangée comme celle de Ringo ».

PRIS DE BECS
C’est l’heure des conférences. Gilles Verlant, journaliste belge et biographe officiel de Serge Gainsbourg, parle de son ouvrage sur les Fab Four. Mais ce livre, écrit dans la précipitation de la remastérisation de la discographie des Beatles, contient erreurs de dates et fautes aux noms propres. Ceci n’est pas du goût d’un organisateur : « Pourquoi devrait-on donner des informations erronées à un public de passionnés ? Il suffit de vérifier dans les bouquins et ne pas uniquement faire du copier-coller de Wikipédia. » Le débat n’est pas anodin et prend à parti un public partagé : « Il y a ceux qui aiment savoir que ‘Sgt Pepper’s’ est sorti en 1967. Et ceux pour qui il est important de savoir que ‘Lucy In The Sky’ a été enregistrée le 4 avril à 18h32 et non pas le 6 mai à 18h34. Si vous appartenez à la deuxième catégorie, on n’est pas du même monde. Vous trouverez mon livre à la Fnac, les amis. Soyez bénis. » Gilles Verlant quitte la scène sous des tonnerres d’applaudissement et de huées. « Pour ceux intéressés par les erreurs qui figurent dans le livre, veuillez me contacter », rétorque l’organisateur. Sur son stand, un autre écrivain rigole doucement. Lui a rassemblé ses souvenirs et de vieilles photographies. C’est moins risqué.
20 heures. Le Waux-Hall entier se métamorphose en salle de concert. Plusieurs centaines de silhouettes sombres se collent et se dandinent. Des filles venues en groupe braillent entre deux classiques. C’est le moment qu’ont choisi les Boatles (sic), trois sur scène, pour reproduire maladroitement l’accent de Lennon sur « Ticket To Ride ». Les dernières barquettes de frites sont mangées sur la terrasse où l’on retrouve Jérôme, rêveur : « Ici, mon côté utopiste prend le dessus. On est tous frères, et dans ma tête j’entends ‘Imagine’. »

 

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