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MARK RONSON


Comme dans « Le Village des Damnés », Mark Ronson à les cheveux blancs synthétiques et un costume bien coupé. Geoff Barrow de Portishead pense qu’il fait une « merde funky de supermarché » et Amy Winehouse ne sortira probablement jamais rien de mieux que « Back To Black ». Mark Ronson est de facto le producteur génial et maudit de sa génération même s’il ne veut pas parler de la fois où il a vomi au mariage de Tom Cruise et Katie Holmes. Dommage.

Texte : Alexis Ferenczi Photo : Samuel Kirszenbaum

ARTICLE PARU DANS VOXPOP #17 (NOVEMBRE – DÉCEMBRE 2010)

Tu as passé le plus clair de ta jeunesse à New York. C’est là que tu as appris la culture hip-hop ?
Clairement. Je m’y suis installé quand j’avais à peu près 10 ans. Et j’imagine que j’ai commencé à écouter les groupes réservés aux gamins blancs. Les Beastie Boys, LL Cool J, Public Enemy. J’ai joué de la guitare, monté des groupes. J’avais même récupéré une vieille batterie électronique Akai. On était juste une bande de pote avec un MC qui rappait sur des beats. Ça n‘est pas resté très longtemps en adéquation avec ma vision du hip hop. En Angleterre j’écoutais déjà De La Soul et Grandmaster Flash & the Furious 5. Aux Etats-Unis, la période classique Def Jam du début des 90′s m’a beaucoup plu. Des trucs comme « The Cactus Album » de Third Base. En 1992 le hip hop a supplanté le rock pour devenir mon style de musique préféré. Le Wu-Tang, A Tribe Called Quest, c’était la dope du moment. Et puis il y a eu Black Moon, Smif N Wessun ou Pete Rock & C.L. Smooth. C’est devenu une obsession.

C’est pour cette raison que tu es passé derrière les platines ?
J’ai plutôt débuté par des fêtes de lycée. À l’Université, je suis passé aux fêtes en appartement. En 1993, je me paye « Enter The Wu-Tang » en vinyle. À New York,  je commençais à animer des soirées Open Mic. Pendant ce temps,  des trucs comme le label Rawkus, les mecs qui ont sorti Mos Def et Taleb Kweli, émergeaient. Créativement c’était une bonne période. J’essayais de me faire un nom. Je suis passé d’une salle de 100 spectateurs à une autre de 500. Les pointures se sont manifestées en 1996. Il y avait des clubs un peu plus chics qui ne passaient que de la house. J’avais réussi à choper une résidence dans un de ces clubs et, tous les vendredis, je jouais du hip hop pour les emmerder. Ils ne pouvaient pas me virer vu que les gens aimaient. Alors, tous les lundis, à la réunion du propriétaire, ils gueulaient : « Putain mais Ronson a encore foutu la merde dans le carré VIP ! » Vraiment une réaction de raciste…

Qui assistait à tes DJ-sets ?
Dans des bars du Lower East Side, tu voyais débarquer des mecs comme Guru, Craig Mack, DJ Premier ou Sadat X de Brand Nubian, des artistes que j’adorais et qui m’avait inconsciemment poussé derrière les platines. Et puis Biggie et Jay-Z passaient faire coucou et là tu ne te sens plus pisser. C’est l’époque de Bad Boy Records aussi, le label fondé par Puff Daddy. Et je mixais à leurs fêtes. J’étais une vraie groupie. Cette période a vu naître tellement de bons albums. Certains groupes n’avaient, mettons, qu’un single parfait. Je ne peux pas te faire de liste.

Pour toi passer de DJ, à producteur, c’est une progression naturelle ?
Surtout, je n’étais pas loin d’en avoir ras le bol. Quand tu te retrouves dans des night clubs miteux à Las Vegas dans un quartier de merde, ça t’oblige à te remettre en question. Tu es tenu d’y aller parce que tes autres activités ne te permettent pas de gagner ta vie et que le label est derrière toi. Mais tu te sens vachement mal parce que c’est incompatible avec tes sensations. J’avais l’impression d’être un vendu. D’un côté je créais quelque chose que  j’aimais et de l’autre je m’enfonçais. Les chansons que tu passes ont beau être des tubes, quand tu te tapes « Don’t Stop ‘Til You Get Enough » de Michael Jackson ou « Groove Is In The Heart » de Deee-lite ad nauseam, tu rentres chez toi, tu t’assois et tu cogites. Je ne tenais pas à finir dans la peau d’un clown juke box à cause d’un choix par déterminisme.

Comment s’est opérée cette transition vers la production ?
Je faisais le DJ parce que ça marchait et aussi parce que je n’avais pas encore trouvé ce truc en plus, cette voix originale qui m’aurait permis de m’affirmer en tant qu’individu plus qu’intermédiaire. Je pense que si je n’avais pas atteint le fond du trou, si je ne m’étais pas senti totalement perdu, je ne me serais jamais lancé. Et puis beaucoup de DJ deviennent de bons producteurs : Dre, Jelly Bean pour Madonna, ou même Chad, donc je restais optimiste. Mais quatre jours par semaine, quatre heures par nuit, je passais du Neptunes ou du Timbaland. Difficile de ne pas se laisser influencer et de trouver sa propre voix. Si tu es Prince, tu peux dire « je n’écoute que ma musique. » Moi je ne peux pas. Je prends encore du plaisir à faire mon show radio, à écouter la musique des autres.

Ton premier album ressemble quand même un peu à une mixtape…
Mais forcément. « Here Comes The Fuzz » correspond à une mixtape. Le deal c’était que je pouvais réunir mes artistes préférés et balancer les beats. Bon, j’étais probablement trop jeune et ambitieux à l’époque pour parvenir à organiser mon plan correctement. Mais c’était aussi ma vision des choses. Essayer de partager avec le spectateur une expérience qui puisse lui faire croire qu’il était au milieu d’un de mes sets alors que c’était de la musique originale.

Tu récupères de nombreux noms et le single « Oooh Wee » se construit sur un sample de Bunny Be avec Ghostface Killah. Tu es déjà le peu maître d’un théâtre de marionnettes…
Mais non, je travaille avec eux. C’est de la collaboration. Je devrais me sentir chanceux de pouvoir réunir tous ses gens sur l’album mais ils sont là parce que je les connais. On a des antécédents. Personne n’a distribué ma carte de visite aux quatre coins de la ville pour rameuter le maximum de stars. Ce sont des amis, des gens avec qui j’ai travaillé. Il y a un respect mutuel. Je trouve les articles qui titrent «Ronson, le carnet d’adresse le plus prestigieux de la musique » assez insultants. C’est comme si on me disait que j’étais là où j’en suis sans le mériter…

Comment tu arrives ensuite à ton propre son ?
On m’a demandé un jour une cover de Radiohead. J’ai dit « Ok, je veux jouer ‘Just’. » Je ne savais pas encore comment. J’avais des bouts de batterie, de cordes et j’hésitais à faire intervenir Q-Tip. J’avais dénudé la chanson pour arriver à un morceau type James Brown. Je l’avais réduite à l’état d’exosquelette et je refaisais les arrangements. Une bonne chanson se reconnaît uniquement aux cordes et à la mélodie. Il faut préserver cet aspect là, c’est l’essentiel. J’ai jugé que l’ensemble manquait de guitare, alors j’ai eu l’idée de mettre des cordes à la place. Et le mariage a parfaitement fonctionné. J’ai enchaîné en faisant plein d’instrumentaux. Et puis j’ai invité les gens à passer pour chanter par dessus. Comme nous étions des inconnus, personne ne faisait la diva ou nous demandait de lui signer de gros chèques.

Et ensuite tu as utilisé la même recette pour Amy Winehouse.
Découvrir les Dap-Kings (groupe qui accompagne Amy Winehouse sur « Back To Black » – ndr) et peu de temps après recevoir les démos d’Amy c’est quelque chose d’énorme. Je me suis dit que plutôt que d’utiliser seulement la section cordes des Dap-Kings, je pouvais faire appel à l’ensemble du groupe. J’ai fait écouter le truc à Amy et elle était surexcitée. Au lieu de prendre des machines pour donner un côté un peu rétro, on a fait venir le rétro. La presse parlait de « Back To Black » comme un disque de modern soul ou de new soul ce que tu veux. Mais moi, je voulais surtout que l’album ait la même texture que les premiers disques du Wu-Tang. Je voulais que des mecs comme Ghostface ou RZA puissent poser leur flow et sampler le morceau.

Des souvenirs de studio ?
Quand on s’est retrouvés avec Amy au moment de l’enregistrement, aucun de nous deux ne cherchait spécialement à faire des tubes. On était lié par les mêmes intérêts, les mêmes goûts musicaux. On faisait juste l’album qu’on aurait aimé faire. Quand l’ingénieur du son est rentré en studio et a écouté « Rehab » pour la première fois, il a tout de suite dit « Oh putain repassez le ! Repassez le ! » Nous on se regardait bizarrement : on aimait bien la chanson, mais pas au point de penser qu’elle puisse susciter ce genre de réaction. Ça ne ressemblait tellement à rien de ce qui passait à la radio.

Tu travailles sur « Back To Black » et « Version » (son deuxième album solo –ndr) quasi simultanément…
Je bossais sur « Version » à partir de 20h. Quand j’avais des plages horaires disponibles. Le studio était au même endroit que le label. C’était une expérience agréable. Je prenais les morceaux que j’aimais et je les bidouillais sans pression. C’était un peu de la production de chambre. Je jouais de la guitare, j’appuyais sur la touche « espace ». Je programmais un peu de batterie et j’ajoutais un bout de Kaiser Chiefs. Et puis les gens passaient. Comme Santigold. J’avais trois semaines de démo et avec les Dap-Kings, on a organisé une session géante un week-end pour tout enregistrer. Eux ont des familles et des enfants, je ne pouvais pas exiger d’eux qu’ils se mettent à mon entière disposition.

Et pour « Record Collection » ?
Au moment où j’ai commencé à travailler dessus, j’ai profité d’un vrai budget et du travail effectué sur l’album de Duran Duran. J’ai pu me laisser influencer par Nick Rhodes et le son des claviers analogiques des 80’s. Il y en avait que je connaissais déjà, genre le Roland Juno. Et d’autres comme l’Elka Synthex ou le Crumar Performer que j’ai appris à utiliser. Je n’avais qu’une envie en rentrant c’était de les acheter sur eBay. Dans le studio des Dap-kings à Brooklyn, en août dernier, j’avais apporté huit vieux synthé. Tommy, un membre du groupe, est le genre de mec pour qui la musique aurait du s’arrêter en 1972, quand il a vu tous ces claviers arriver, m’a dit : « Mec, qu’est ce qu’il se passe putain ? C’est quoi tous ces synthés chez moi ? » Je crois qu’il nous a fallu une semaine de boulot, 14 heures par jour, pour trouver le bon équilibre. Au début on ressemblait aux Chemical Brothers et ça n’allait pas du tout. On ne voulait pas trop finir sous une tente de rave. Et finalement, ça s’est bien passé. Par exemple, « Bang Bang Bang ». Quand j’ai trouvé le riff de clavier, Homer des Dap-Kings a fait un son de batterie très Nouvelle-Orléans, type The Meters. On a réussi ensuite à utiliser les synthés tout en conservant un beat un peu hip hop. On n’a pas sauté au plafond mais c’était cool. On a écouté pas mal d’afrobeats pour les chansons avec D’Angelo et Boy George. Contrairement à « Version », là il y avait un groupe, une alchimie. C’était plus vivant, plus exubérant.

Revendiques-tu ce côté hyper fan et hyper geek ? Comme ton clip hommage au jeu vidéo Zelda pour « Circuit Breaker » avec Daniel Merriweather….
Oui mais maintenant que j’ai investi personnellement mon fric dans « Record Collection », je veux tendre vers une œuvre dans son ensemble. Aujourd’hui je ne veux plus déléguer. J’ai de l’admiration pour des artistes comme Franz Ferdinand ou les Daft Punk dont l’artwork est entièrement pensé et étudié. Même si la musique reste la chose la plus importante, je veux tout pouvoir contrôler : image, packaging du disque, médias… Regarde, des labels comme Kitsuné et Ed Banger : ils sont tellement méticuleux avec leurs pochettes. Je ne cherche pas à être cool. Je voudrais juste que la musique soit bien accompagnée.

Réponse de nerd, et ton clip de « Bang Bang Bang » ?
On s’est inspiré du travail Spike Jonze. Mais le concept principal est né après avoir regardé plein de vieux clips de Yellow Magic Orchestra sur YouTube. Yellow Magic Orchestra, c’est vraiment le Kraftwerk japonais. On s’est inspiré de Rydeen. Ils ont l’air tellement sérieux. Ils passaient en live dans les émissions japonaises. Un peu comme Duran Duran, ils étaient sapés avec des costumes de couleur. Manches retroussées, cravates fines. Ils jouaient vachement bien. Et en arrière-plan, tu trouvais des effets spéciaux avec des lasers tout droit sortis de Star Wars.

Tu as travaillé avec énormément de filles…
J’ai vécu entouré de filles. Quand je me suis retrouvé avec ma mère et mes deux sœurs, mon public était essentiellement féminin. Mais je prends autant de plaisir à bosser avec un groupe comme les Rumble Strips qu’avec Adele. La production c’est à la fois une bonne dose de diplomatie et une forme de thérapie. D’ailleurs, je me vois plus comme Rick Rubin que comme Russell Simmons. Avec Amy Winehouse par exemple, tout est allé très vite. On a fait l’album en presque deux semaines, puis on est parti à Brooklyn enregistrer avec les Dap-Kings.  Elle venait tous les jours au studio avec sa guitare et ses compositions. Une nana de 22 ans complètement paumée parvenait à fabriquer des arrangements de génie. Il était de mon devoir de producteur d’en extraire le suc.

CD « Record Collection » (Jive/Sony)

 

 

 

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