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INTELLO POP 18

Mathieu Potte-Bonneville a 42 ans. Philosophe et président de l’assemblée du collège international de philosophie, ce grand spécialiste de l’oeuvre de Michel Foucault a aussi été élevé avec Black Flag, Lynyrd Skynyrd, Tom Waits, la lo-fi, Palace, Violent Femmes, Gun Club… Au nom de cet imposant curriculum vitae, on lui a demandé de développer  une théorie sur le rock envisagé comme un contre-pouvoir.

Interview : Guillaume Heughet – Photo : Manuel Braun

ARTICLE PARU DANS VOXPOP #18 (JANVIER – FÉVRIER 2011)

En quoi théoriser le rock peut-il l’enrichir, à la fois du côté des auditeurs et celui des musiciens ?
MPB :
Il y a cette phrase de Canguilhem : la philosophie est une discipline pour laquelle toute matière étrangère est bonne, et pour laquelle toute bonne matière est étrangère. Il y a le besoin de penser la « musique de masse », de la même manière qu’il y a pu y avoir un travail autour du cinéma. Mais le rock est un objet résistant par sa fausse simplicité, et le jeu de la distinction sociale fait qu’il ne s’agit pas d’un objet naturel pour le philosophe. Il y a obligation de trouver une manière de le décrire, de l’écrire, qui puisse sortir de la manière conceptuelle de la philosophie, pour répondre à des questions, comme celles du choix des options esthétiques dans un morceau.

Pourquoi une si faible culture de la critique musicale en France ?
MPB :
Je n’ai pas du tout la réponse, mais j’ai le sentiment qu’ici, malheureusement, l’heure du rock est passée avant même d’être advenue. La télévision et le cinéma ont connu une progressive acclimatation au le champ académique, tandis que le rock est passé directement d’objet brûlant à objet ringard, malgré la réussite partielle des Inrocks en mensuel, avec ces longues interviews, l’intérêt qui y était porté à l’enfance des artistes, plutôt qu’à leur adolescence… Et puis il y a la domination culturelle : on ne parle pas la langue du rock, et il nous est difficile de l’aborder aisément. Outre-Manche, un sociologue de la musique comme Simon Frith peut être président du jury pour le Mercury Prize : c’est bien difficile à imaginer ici.
Mais cette faiblesse est aussi une question de temps. La grande référence de la critique  culturelle française, ce sont les Cahiers du Cinéma. Soit une génération de critiques qui fourbissait les armes théoriques pour fourbir leurs propres oeuvres, et qui rencontrait de fait, comme le disait Daney, une génération déclinante de gens qui avaient été d’immenses auteurs. C’est une conjonction finalement assez heureuse entre les œuvres et leurs critiques, qui n’a pas eu son équivalent dans le rock, à l’exception de quelques figures singulières qui jouissent de ce statut d’auteur, comme Robert Wyatt, qu’on va écouter et voir car il représente une histoire.

En tant que philosophe foucaldien, croyez-vous à cette histoire de rock envisagé comme contre-pouvoir ?
MPB :
Foucault insiste sur le fait que le contre-pouvoir n’existe pas comme tel. Le pouvoir est fondamentalement réversible et polyvalent, ce qu’illustre bien en musique le « Born In The USA » de Springsteen, morceau « rebelle » devenu hymne de Reagan. Mais il ne faut pas penser que cette relation pouvoir / contre-pouvoir reste éternellement de l’ordre de la récupération. Le rock a par exemple a été traversé par la question homosexuelle de façon durable : c’est notamment l’image hyper virile comme contestation des normes viriles, d’Elvis à Freddie Mercury. Les rapports de genre et de races traversent ce genre musical en même temps qu’ils sont traversés par lui. On ne peut jamais être sûr d’être du bon côté, au grand désespoir des puristes du rock. L’interdiction du baile funk dans les favelas brésiliennes est aussi quelque chose d’assez vertigineux : lorsqu’on doute de la pertinence politique d’une musique, il faut regarder ce que les gouvernements en pensent. Les musiques populaires ont fabriqué des postures, des silhouettes, des héroïsmes, des légendes possibles, des types dans lesquels se reconnaitre, et dans le même mouvement ont brouillé les cartes – par exemple celles du masculin et du féminin chez Bowie. Un certain nombre de courants musicaux ont montré ce qu’il y avait de conservateur dans le dispositif rock : tenir à l’instrument, au leader, à l’homogénéité de race ou de genre… Alors que si l’on regarde d’un peu plus près, il y a des Noirs dans le rock, il y a du féminin dans le rock, etc. C’est vrai qu’a posteriori, la radicalité de projets comme celui des musiques électroniques, et à certains égards le rap, ont posé ces questions-là, très violemment, au rock. Est-ce que ça veut dire pour autant qu’il n’était pas subversif en son genre ? Je ne suis pas certain. S’agissant du problème de la récupération, j’ai dit les réserves qu’elles m’inspiraient, avec notamment cette idée de destin fatal. Mais l’intégration de ces musiques au marché fait bien sûr bon compte de la diffusion sur Internet, de la construction de nouveaux canaux de diffusion qui compliquent singulièrement la distribution marchande de la musique. On ne peut pas penser les musiques contemporaines en-dehors de la question de leur mode d’accessibilité. Les labyrinthes que les artistes peuvent ménager pour aller jusqu’à leurs oeuvres est partie intégrante de leur esthétique.

 

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