
Renaud Santa Maria est écrivain et, parfois aussi, journaliste. Si l’on veut en savoir en plus sur ce trentenaire qui écrit élancé et écorché, son recueil de nouvelles et de poésies « Le Coeur En Berne », paru en 2010 chez Stéphane Millon éditeur, est un investissement plus que recommandé. Nous avions déjà publié une nouvelle d’anticipation inédite (VoxPop numéro 7) signée par l’auteur. Elle traitait de la mort de Marylin Manson et elle marquait déjà son territoire intime : une écriture new wave matinée d’ornements poétiques. Du classicisme et du style pop pour les éternels jeunes gens modernes. Autour de la sortie de sa nouvelle publiée dans la revue Bordel « Made In China », le voilà qui repique à ses amours éternelles. En novembre dernier Renaud Santa Maria était au Royal Albert Hall de Londres pour communier autour de The Cure et de son guide Robert Smith. C’était un concert mais cela ressemblait surtout à un pélerinage. Que reste-t-il de vous, l’honnête Curiste, en ces temps de crise quand ce sont des albums tels « Three Imaginary Boys » « Pornography » et « Faith » qui ont défini vos affects ?
The Cure : 35 ans de traitements pour garder la foi, une tournée – « Reflections » – confirmant la vocation.
Alors que le plus romantique des groupes de Rock, The Cure, cuvée 35 ans d’âge, a achevé au mois de novembre dernier son retour scénique aux travers de grandes salles mythiques internationales – l’opéra de Sydney, les théâtres de Londres, Los Angeles et New York – affichant partout complet et ce malgré des places avoisinants en moyenne une centaine d’euros, un retour sur leur prestation au théâtre Royal Albert Hall de Londres s’impose. Un concert adulé par les puristes où Robert Smith, emblématique chanteur aux sempiternels apparats des endeuillés, n’avait de toute évidence pas perdu la foi, galvanisant un public toujours aussi fidèle, à la frontière du denier du culte…
A flirter avec l’Outre-tombe, plus besoin de mourir pour devenir une légende vivante …
Car pour comprendre The Cure, indépendamment de son évidente créativité musicale qui scella dans son sillon un style atypique mille fois copié (la mouvance gothique) ou qui continue de générer une influence majeure sur de nombreux groupes depuis les années 80 (The Smashing Pumpkins, NIN, Placebo, Bloc Party, Mogwai, Animale Collective, etc.), il semble indispensable de rappeler la fascination qu’exerce la personnalité de son leader, Robert Smith – véritable label noir à lui-seul – à l’égard de son public. Originaire de Crawlay, banlieue londonnienne, admirateur dès l’adolescence de Shelley, Lovecraft et Baudelaire, le jeune homme s’évade de son quotidien so middel class en trouvant refuge dans un imaginaire bercé de songes mélancoliques entrecoupés de rêves lunaires. L’univers onirique d’une future icône du Rock était en germe…
La chrysalide opéra le jour où, sous l’influence de Jimi Hendrix et Nick Drake, il s’éprend de la guitare et ressent en lui la vocation d’un guitar hero. Commence alors un apprentissage accéléré, aussi pugnace qu’un inlassable Sisyphe à cordes, puis la création du groupe (en 1976) pour, quelques 45 tours plus loin – dont le fameux Killing an Arab en hommage à l’Etranger d’Albert Camus – en oublier les gammes des seventies afin de devenir un des papes de la Cold Wave (avec Ian Curtis du groupe Joy Division), courant musical aux complaintes désenchantées, faisant la jointure entre le Punk et la New Wave. De cette période effrénée où l’industrie du disque s’apparentait encore à une possible aventure au service de l’Art (le label Fiction Records LTD, entre autres), restent trois des albums incontournables du genre : « Seventeen Seconds » (1980), « Faith » (1981) et « Pornography » (1982). Faisant du noir une couleur vestimentaire à la hauteur de sa vision du monde, en prenant un soin tout particulier à parfaire un teint blafard tel un personnage directement sorti d’un film expressionniste allemand, le rouge à lèvres en plus – « par théâtralité et non par vanité » – l’homme traverse les décennies préservant religieusement son style d’outre-tombe, touchant à tout, même à la pop, période qui valurent au groupe ses plus grands succès commerciaux ainsi qu’une reconnaissance internationale ( Close to Me, In Betweens Days, Just Like Heaven, qui fut d’ailleurs le générique des « Enfants du Rock »). Il crée des émules, estampillé gourou de nombreuses légions d’imitateurs (fan ou chanteurs) que la presse hexagonale au milieu des années 80 qualifiera, était-ce vraiment de l’ironie ( ?), « les corbeaux ». Il inspirera le dessinateur James O’Barr au point que ce dernier en fera son légendaire héros dans la série « The Crow », tout comme Tim Burton pour son personnage « D’Edward aux mains d’argent », le cinéaste n’ayant d’ailleurs eut de cesse depuis plusieurs films de grimer Johnny Depp en parfait sosie du chanteur … Aujourd’hui, l’homme dont on ne se serait point laisser surprendre depuis lurette de la disparition tant il campe mieux que quiconque le marié en noir idéal de cet au-delà avec qui il flirte depuis l’adolescence, resplendit toujours d’une superbe sans faille, célébré et admiré toutes générations confondues, de David Bowie à Sofia Coppola.
Rien d’étonnant, alors, que cette dernière tournée : « Reflections » – de seulement sept dates entre fin octobre et fin novembre 2011 ait pu paraître à la hauteur de la notoriété de son maître d’œuvre : hors norme. Robert Smith s’est offert les plus beaux théâtres ou opéras des grandes métropoles de son choix, malgré l’absence de nouvel album studio depuis « 4 :13 Dream » en 2008, préférant, et ce aux antipodes des effets de mode, réinterpréter les trois premiers albums de la carrière du groupe («Three Imaginary Boys», « Seventeen Seconds », « Faith »). Un choix délibéré au profit des plus puristes, des plus fidèles admirateurs de The Cure et combien de formations, même anciennes, pourraient se targuer d’en avoir les moyens ? Robert Smith dispose de ce luxe et ne boude pas son plaisir … Encore moins à Londres, prophète en son royaume, tel le légitime Prince noir d’une ville au passé victorien, dont les pavés résonnent encore des pas décidés de Jack l’Eventreur, pas si loin de la Tate Gallery, temple des préraphaélites, où repose Ophelia, la belle noyée de J.E Millais, au visage impassible, les yeux ouverts en direction du ciel …
Retour direct live au 15.11.2011 …
Le Royal Albert Hall, temple d’un soir accueillant en son sein une armée de pèlerins faisant corps avec la nuit, impose, bien qu’il date de 1871, par son architecture aux parures volontairement semblables à celles du faste de l’Antiquité. « Le petit théâtre de toute une nation », comme aime à le nommer les londoniens, illumine instinctivement le regard de tous ceux qui le découvre pour la première fois. En guise de préambule, le ton est donc lancé : ce soir sera une soirée historique. Passé les marches du hall d’entrée, un blason à l’effigie de la couronne d’Angleterre est orné d’une phrase, dans la langue de Bossuet s’il vous plaît, qui continue d’aiguiser la curiosité des nombreux français qui, ce soir-là (un tiers du public), ont rejoint la perfide Albion: « Dieu et mon Droit ». Les réflexions fusent : « un Dieu vivant plutôt ! », « et on est là pour lui ce soir ! ». A la croisée d’une allée, parmi une armada de clones de Robert Smith de tout âge, on aperçoit Tim Burton, enjoué et pressant le pas malgré de nombreuses demandes de dédicaces, tel un enfant oubliant un instant l’existence de ses parents afin de poursuivre sa quête d’œufs de Pâques dans le jardin familial. L’on ressent une électricité épique, des regards inconnus s’entrecroisent avec toujours, agréable paradoxe typique à ce genre de festivité, l’échange d’un sourire familier par la suite. Une lancinante euphorie submerge cet aéropage d’admirateurs parés de noir, comme un meeting des pompes funèbres qui en oublierait sa vocation, oui, lancinante, comme si tous les gestes s’articulaient au ralenti afin de prolonger cette douce attente qui mènera à l’apothéose tant espérée…
Le concert prévu à 19h30 débute un quart plus tard. L’ombre du chanteur apparait tout juste à l’encablure des coulisses et de la scène que déjà une foule en liesse l’acclame et scande son nom. Le spectacle confine d’entrée à une étrangeté bien singulière, car ce mouvement de foule, à l’amplitude d’une armée en marche, est constitué de fidèles l’âme en liesse, avec pourtant le corps en partie immobile, vissés à leur fauteuil rouge numéroté, … Mais rien de curieux avec The Cure, comme à l’accoutumé. Entouré de Simon Gallup et de Lol Tolhurst (cadre historique du groupe qui fête depuis le 31 mai 2011 son grand retour depuis son éviction en 1989 pour cause d’usage d’alcool un tantinet abusif), Robert Smith contemple scrupuleusement l’immensité de l’hémicycle qui fait face à lui, sous le poids d’un orgue monumental qui le surplombe, sans perdre le vertige, tel un funambule qui a la maîtrise de ses battements de cœur. Il s’approche enfin du micro, saisi sa guitare sans faillir, ferme les yeux puis, à l’instar d’un automate mécanique, commence à entonner « «10 :15 Saturday Night », première chanson du premier album du groupe, sous les clameurs d’un public conquis pour qui soudainement le monde extérieur n’a plus de réalité.
La suite ne dérogera pas à cet état d’esprit, les morceaux s’ensuivent et s’égrènent dans l’ordre de ceux des albums comme: « Three Imaginary Boys », le légendaire « A Forest », «At Night », ou « Seventeen Seconds », déclenchant des démonstrations d’euphorie plus appuyées de la part d’une foule qui, pourtant, paraissait déjà au paroxysme de ce qu’il était imaginable d’espérer. Mais le chanteur prend sa partition à cœur, rétablissant pour chaque morceau l’atmosphère de l’époque, sans lassitude ou fioriture d’effets sonores qu’avec le temps, un peu blasé, il aurait pu s’autoriser. Car il semble que l’on a le public que l’on mérite, et Robert Smith est un perfectionniste, tout aussi puriste que son public qu’il s’évertue à ne jamais décevoir. Entre chaque album, règle du protocole théâtrale oblige, le meneur de troupe nous propose de « nous retrouver dans une année », intervalle qui sépare chacune de ses productions, afin qu’un entracte périodique permette à l’assistance en transe de quitter son siège, de reprendre tant qu’il le peut son souffle ou de se le couper à nouveau en étanchant sa soif au Spitfire Bar, le paradis du stout et de la bière du lieu. A la reprise du troisième set, la ferveur et l’adhésion de l’auditoire se fait plus cérémonieuse. L’album « Faith » s’assimilant pour les curistes invétérés comme étant, avec « Pornography » (l’opus suivant qui ne fait pas partie du programme de la soirée), l’aventure la plus intense et la plus sombre à la fois de la carrière torturée de Robert Smith. Comme un modèle d’exposé mélodique d’un mal-être palpable rendu possible à son écoute, vous parcourant de l’épiderme à l’âme, un exemple de traité musicale où la ligne de basse vous remue les entrailles, la batterie à contre-courant des battements naturels du cœur vous transportant dans les affres du spleen prométhéen, pas si loin de Chatterton et Rimbaud, et définitivement si proche de nos torpeurs individuelles.
Une œuvre à part, donc, qui s’écoute – et par instinct – le plus souvent les yeux fermés, le mythe se substituant à la simple création humaine, un sacerdoce du désespoir dont on ne sort pas indemne.
Le groupe, jusqu’alors plongé dans une lumière bleue des plus minimalistes, entérine désormais son chant du cygne, à la lueur de spots à l’incandescence rouge baroque épousant comme dans un film de Dario Argento la montée de fumigènes opalins. La silhouette du chanteur se drape d’une aura quasi mystique, tandis que sa voix psalmodie une complainte tout en écho propre à l’acoustique d’une cathédrale, chanson après chanson, comme d’autres réciteraient un chapelet. Le public retient son souffle, « other voices », « all cats are grey », puis manque de peu de se mettre en prière lors de « The Funeral Party », se surprend même pour quelques-uns d’être sorti de leur songe lors des applaudissements qui ponctuent « The Drowning Man ». Enfin, pour beaucoup et sans retenu, les larmes pleuvent à l’écoute de cet hymne au désarroi qu’est « Faith », véritable clef de voute d’un édifice aux vertus pourtant funèbres, mais dont la portée légendaire lui confère aux yeux de tous ses adaptes une Eternité paradoxalement assurée.
Entracte, ou retour à la vie pour certain. Puis Robert Smith revient pour une dernière fois sur scène, souriant et tout en joyeuseté, tranchant volontairement avec l’atmosphère pesante du dernier set, se refusant à toute auto-complaisance et cela libère, il ne faut pas se mentir, le recueillement laissant place à une session de titres de face B du groupe, aux tonalités Rock et enjouées tels « World War », « Plastic Passion » ou « Let’s go to bed ».
Accompagnés de tous ses musiciens historiques (Simon Gallup, Lol Tolhurst, Roger O’Donnell), le chanteur laisse place au pantomime, tel un arlequin désarticulé aux atours de charbonnier, pour enfin saluer une salle enivrée de la dernière danse qu’elle vient de s’offrir sur le très jazzy morceau qu’est « Lovecats ».
Trois heures trente de concert, quarante-cinq morceaux au compteur dont, exceptés les trois albums joués au complet, aucun grands standards commerciaux si ce n’est « Charlotte Sometimes », « Boy’s Don’t Cry » et « Lovecats ». Et « c’est bien là l’aspect si exceptionnel de cette soirée » comme le confessera à voix basse la plupart des fidèles du groupe lors de la sortie, à croire que celle-ci s’apparentait à une fin de messe de minuit. Oui, quelque chose de divin venait de se produire et un quadra affublé d’un rouge à lèvres, sa fille sur les épaules, a vraisemblablement trouvé la formule qui paracheva l’émotion de chacun : « Cette fois-ci, Dieu ne s’est adressé qu’à ses apôtres » …
Un concert culte que tout amoureux de The Cure n’oubliera pas et ce, probablement jusqu’à son dernier battement de paupières. Et si les pubs londoniens étaient fermés à cette heure tardive, cela tombait à point nommé, car justement l’envie de les fermer – nos yeux – de notre vivant, se faisait sentir. Là, dans le silence d’un retour au bord de la Tamise, avec en soi la promesse d’offrir à la nuit, notre désir de prolonger notre rêve éveillé lors de notre sommeil.
Photo The Cure: Paul Cox
Retrouvez l’auteur Renaud Santa Maria chez Stéphane Million Editeur :
• Son dernier livre : « Le cœur en berne »
• Actuellement dans le prochain « Bordel » consacré à la Chine (sortie : le 19 janvier 2012)