J’étais très impressionné à l’idée de vous rencontrer, un peu effrayé par le personnage. Les artistes ou musiciens que vous admirez en général ont-ils cette capacité à impressionner, voire même à être « craints » ?
Les choses sont différentes, j’imagine, lorsque tu fais de la musique depuis un certain temps et que tu rencontres beaucoup de gens, comme ici par exemple. Les artistes que je côtoie aujourd’hui, même si beaucoup d’entre eux sont beaucoup plus « gros » que je ne peux l’être, traversent les mêmes choses que moi. Ce ne sont que des personnes, qui font de la musique pour gagner leur vie. Avec le temps, j’ai réussi à évacuer la part de mystique qu’il y a dans ce boulot. Être dans un groupe et faire de la musique pour manger, avec le temps, je me suis rendu compte que c’était toujours un peu de la même histoire.
Quand vous avez débuté votre carrière, étiez-vous excité à l’idée de rencontrer vos idoles ?
Peut-être quand j’étais vraiment jeune. Mais ça n’a pas duré très longtemps, non…
Vous souvenez-vous de cette époque, justement, où vous aviez des héros musicaux ?
J’ai commencé par aimer John Lee Hooker. J’adorais la façon qu’il avait de se balader là où sa guitare le menait, de monter des groupes avec les gens qu’il trouvait, de rencontrer du monde… Il a traversé tout le pays grâce à sa musique. Je trouvais ça cool…
Incarnait-il une sorte d’idéal du musicien itinérant, du troubadour ?
Dans un sens, oui. Il avait ce côté indépendant et impénétrable… Quelle que soit ce qui se passait autour de lui ou dans sa vie, il restait imperturbable et continuait à sortir des disques. Avec sa guitare. Il est comme le noyau d’une cellule, quelque chose qui ne change jamais.
L’époque musicale actuelle vous intéresse-t-elle ?
J’aime beaucoup ce mec-là, du groupe Mount Eerie (Phil Elverum, ancien membre du groupe culte The Microphones – ndlr). Il écrit des choses vraiment très surprenantes, et c’est un excellent producteur, qui essaie sans cesse de nouvelles choses. Sinon, je reste toujours attentif à ce que sort Nick Cave. Et puis j’écoute beaucoup ce qui se fait dans ma ville et ses environs (Austin, Texas – ndlr). Et de côté-là, j’ai l’embarras du choix…
Bill Callahan « Jim Cain »
A quoi doit-on le classicisme généralisé qui caractérise « Sometimes I Wish We Were An Eagle » ? Etait-ce quelque chose que vous souhaitiez dès le début ?
Oui, je voulais essayer de faire un album avec un arrangeur pour cuivres et cordes, comme ces albums des années 50, 60, ou 70 qui avaient un arrangeur attitré. Un spécialiste.
A quoi (ou qui) doit-on la chaleur du son et le « groove » de ce nouvel album ?
J’en ai beaucoup parlé avec l’ingé son et l’arrangeur (John Congleton et Brian Beattie – ndlr) durant les mois qui ont précédé l’enregistrement. Ce son, pour moi, c’est comme un cadeau pour l’auditeur, une faveur. Les gens qui l’ont réalisé y ont mis beaucoup d’attention, beaucoup de réflexion, pour que le résultat soit agréable. C’est un album que tu aimes entendre, qui fait du bien.
Etait-ce un moyen de mettre encore davantage en valeur vos textes ?
Les gens qui me connaissent savent que les textes ont toujours été importants pour moi. Cependant, c’est le premier album sur lequel je ne les fais pas imprimer. Je voulais que les gens les écoutent, plutôt que de les lire. Je voulais les forcer à considérer les textes comme faisant partie d’un ensemble – la chanson – et pas comme une entité séparée du reste.
Dans votre travail d’écriture, la musicalité des mots l’emporte-t-elle parfois sur leur signification ?
Ecrire une chanson, c’est penser autant à la musique qu’au texte. Il faut réussir à combiner ces deux pôles – musicalité et littéralité. Cela se passe souvent sur le terrain du subconscient. Les meilleurs textes sont ceux qui te touchent et qui sonnent singulièrement à ton oreille sans qu’il te soit possible d’expliquer pourquoi ils produisent un tel effet.
Réécoutez-vous souvent vos tout premiers albums, tels que « Julius Caesar » ?
Non, plus du tout. Il me semble qu’ils ont été réalisés trois vies plus tôt… J’ai changé de nombreuses fois depuis. J’ai été différentes personnes entre-temps…
Mais vous continuez tout de même à jouer de vieux morceaux, sur scène…
Oui, quelques-uns. Mais rien qui ne soit aussi vieux que ça, presque 20 ans… Cela dit, je considère « Julius Caesar » comme un grand album. L’une des meilleures choses que j’aie jamais faites. Mais quand je l’écoute, j’entends quelqu’un d’autre. Ce n’est plus moi, je ne peux plus le « toucher »…
Bill Callahan (Smog) « Let Me See The Colts »
Pourriez-vous nous donner votre éclairage sur une chanson comme « Let Me See The Colts » (sur « A River Ain’t Too Much To Love », 2000 – ndlr) ?
Comme souvent, c’est le titre qui m’est venu en premier. C’est une chanson optimiste, toute simple, en fait. Une personne ressent le besoin d’aller voir des bébés chevaux; il se les imagine dans deux ans, quand ils seront devenus de jeunes chevaux vigoureux. Peut-être que parmi eux se cache un futur champion, qui le rendra riche. C’est très difficile à expliquer, en fait.
Même question pour « I Feel Like The Mother Of The World » (sur le même album) ?
J’ai écrit ça alors que je me sentais vraiment fatigué par tous ces conflits au Moyen-Orient. Cette douleur constante, relayée chaque jour par les journaux et les médias depuis la création d’Israël. Il y a toujours eu comme une sorte d’espoir sans cesse déçu là-dedans, mais avec l’impression tenace que cela ne se résoudra jamais. J’ai pris cela sous un angle quasiment « indien », d’où le titre. C’est presque une blague, en fait ; voir ces deux pays constamment en conflit, comme deux enfants qui se battent en permanence et leur mère lassée qui dirait « Bon allez, ça suffit, maintenant, tout cela est puéril… » (sourire).
Avec le temps, voyez-vous une évolution dans le rapport que vous entretenez à vos thèmes de prédilection: la société des hommes, l’amour, le sexe, la violence, la solitude…?
Je ne sais pas vraiment. Tout cela vient de façon très naturelle, sans que j’y réfléchisse plus que ça. C’est une ronde qui ne cesse jamais, je parle toujours des mêmes choses. A mon âge, il semble clair que c’est tout ce sur quoi j’écrirai. Je ne le fais pas pour faire plaisir, c’est juste tout ce que je sais faire. Une vieille habitude, tout simplement.
Envisagez-vous l’écriture avec une certaine tranquillité, ou est-ce source de douleur, de tourments ?
Le simple fait d’écrire, de coucher des mots sur papier, est source de confort. C’est un soulagement en soi.
Bill Callahan « Too Many Birds »
Comment envisagez-vous la scène ?
Je m’y sens de plus en plus à l’aise depuis 4, 5, 6 ou 7 ans (sourire)… J’ai beaucoup apprécié cette tournée. Je me suis rendu compte que j’étais heureux sur scène. Le simple fait que des gens nous écoutent est déjà tellement agréable… Quand j’ai commencé, avec Smog, j’étais plus confus, plus en colère. Chaque soir, j’étais en colère à propos d’une chose différente sur scène, mais j’ai compris que cette colère recouvrait en fait de la peur. Et cela affectait ma façon de chanter et de jouer. Un jour, j’ai décidé qu’il était totalement stupide de se comporter comme ça, d’être en colère sans raison. Certes, c’était plus facile, c’était comme mettre de l’essence dans le moteur, mais… J’ai arrêté ça. Maintenant j’essaie de plus en profiter. Ca fait quasiment 6 ans que je ne me suis pas mis en colère (sourire)…
Pourquoi avoir abandonné l’identité Smog ?
J’en avais marre. Ca ne signifiait plus rien. J’avais utilisé ces quatre lettres si longtemps que je commençais à les ignorer. Et j’ai fini par me rendre compte que ça n’était pas une bonne chose, de les ignorer, de ne plus se poser la moindre question à propos de ce nom. Il n’avait plus aucune signification pour moi, mais certains auditeurs pensaient probablement encore, lorsqu’ils jetaient un oeil aux pochettes de mes disques, que ça en avait encore une. Et je n’aimais pas ce décalage. Autant s’en débarrasser, alors.
Vous étiez en tournée européenne tout l’été, vous avez fait beaucoup de festivals. Comment avez-vous vécu cela ?
Hmm… Ca dépend. Certains festivals étaient bons, d’autres non. Trop hystériques. C’est très différent d’un concert normal. Tu es toujours dans l’urgence, avec des balances expédiées et 40-45 minutes de show. Et puis le public a déjà vu 20 groupes avant toi. Mais les gens avaient l’air d’aimer nos concerts, et même s’ils étaient en festival ils faisaient du mieux qu’ils pouvaient. C’est gentil…
J’étais à votre concert à Saint-Malo il y a deux semaines, et j’étais frappé de voir à quel point le public était calme et attentif durant votre set. Vous l’avez ressenti aussi ?
Je ne me souviens plus très bien de ce concert… C’était en pleine campagne, c’est ça ? Oui c’était bien… Le foule n’était pas trop grande. Tu ne voyais pas les gens se balader ou trop discuter pendant qu’on jouait, c’était agréable…
Bill Callahan (Smog) « I Feel Like The Mother of The World »