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Richard Hawley : « La seule musique que je méprise c’est celle uniquement destinée à faire du fric »

RICHARD HAWLEY : « SOLDIER ON » (2009)

Etait-ce la première fois que vous improvisiez de la sorte ?

Euh oui. Disons que j’avais déjà improvisé une chanson pour l’enregistrer dans la foulée mais là, c’était la toute première fois qu’un enregistrement définitif est une improvisation. Quel pied c’était ! Les musiciens avec qui je travaille sont des pointures au niveau mondial. Je ne les laisse jamais trop savoir ce que j’ai en tête. Ils sont tellement bons que si je les faisais jouer deux ou trois fois les morceaux, ils ne feraient plus attention à ce qui se passe. Je suis content de les écouter chercher leurs repères dans les morceaux, jouer en se demandant tout le temps : « Merde, c’est quoi l’accord suivant déjà ? ». L’atmosphère était électrique dans le studio. Je n’oublierai jamais l’enregistrement de cette chanson : live en une prise !

En tant que père et musicien mature, vous sentez-vous un rôle à jouer pour les nouvelles générations ?

Ils n’en ont pas besoin. Ils disposent déjà de toutes les informations nécessaires. Mais c’est fou ce qu’ils peuvent ingurgiter comme conneries. Je le sens avec ma fille de 15 ans. J’ai peur pour sa sagesse. Mais j’aime les nouveaux groupes, ils me bluffent à chaque fois. J’étais dans ce bar à Paris l’autre jour, le Truskel, il y avait un groupe de jeunes qui jouait et c’était génial. Ils étaient très roots. Ils étaient à 110%, je revois la tronche du batteur, il était à donf. J’ai adoré. Le bassiste était monté sur piles comme Wilko Johnson de Dr Feelgood. Le guitariste jouait de la guitare comme on tape avec un marteau, je plaignais ses doigts. C’était fou, ils avaient le truc ces gamins. Tout ça pour dire que définir qui on est à travers son âge me semble assez stupide. Si un groupe est connu et n’a de l’intérêt que parce que ses membres sont jeunes, combien de durée de vie peut-on espérer pour eux ? Un an, deux ans ? L’âge n’a pas d’importance pour moi. J’apprends autant de gens beaucoup plus jeunes que moi que de gens de mon âge. Je pense qu’il est plus important d’écouter que de parler. J’aime écouter ce que disent mes enfants. C’est parfois si innocent, parfois si sage.

Vous pensez qu’il est plus difficile d’être jeune aujourd’hui que ça l’était quand vous l’étiez ?

Je ne sais pas, je ne suis pas jeune aujourd’hui. Je lisais l’autre jour comme souvent, et c’était un texte qui mettait en pièces la jeunesse genre : « Les jeunes d’aujourd’hui n’ont plus de savoir vivre, ils s’habillent n’importe comment, n’ont rien à foutre de la politique ». Vous savez qui était l’auteur ? Sophocle !

Et votre fille du coup, elle l’a écouté l’album ?

Je lui ai demandé « alors, alors ? ». Elle m’a dit : « Oh c’est pas mal ! » Et elle est repartie écouter Lady Gaga ou je ne sais quelle connerie du genre. Je connais ça. De toute façon c’est indispensable d’au moins connaître ce genre de chose. C’est pareil pour la politique. Quand je vois la montée du BNP en ce moment (l’extrème droite anglaise, ndr), je m’intéresse à ce qui se passe et à ce qu’ils racontent. Je ne les méprise pas en tous cas. C’est terrifiant hein, et je sais que chez vous il y a aussi ce qu’il faut dans le genre. Des gens parlent de l’interdire. Moi je suis pour qu’ils existent et justement pour qu’on soit conscient de ce qu’ils sont pour les contredire. Plus ils parlent plus ils disent des conneries et moins ils sont crédibles.

Vous auriez aimé votre disque quand vous étiez ado ?

Oui, j’ai toujours aimé la musique douce. J’aime bien sûr le rock’ n’ roll et plein de genres de musiques. La seule musique que je méprise c’est celle uniquement destinée à faire du fric. Je visualise ça comme un cartoon avec des notes de musiques qui défileraient sur l’écran, sauf qu’à la place des notes et des clés, il n’y a que les symboles des Euros ou des Livres Sterling. Cette musique là n’apporte rien, elle ne cherche qu’à te faire les poches.

Truelove’s Gutter est à nouveau un lieu à Sheffield ?

C’est assez spécial. Je suis sûr que ça vous est arrivé aussi souvent qu’à moi de sortir de chez vous acheter des chaussures et revenir avec un chapeau. C’est ce qui m’est arrivé pour le titre de l’album. Je suis passionné par l’histoire de Sheffield. Je suis tombé sur un livre du XVIIIe siècle racontant l’histoire des rues de la ville. C’est un livre superbe avec des calligraphies et tout. J’imagine que plein de gens trouvent ça ennuyeux, moi ça m’intéresse. Je n’avais pas de titre pour mon disque mais je ne cherchais pas vraiment là-dedans jusqu’à ce que je trouve ce nom: Truelove’s Gutter“ (traduction littérale: « Le caniveau de l’amour vrai », ndlr). J’ai fait : « Parfait c’est ça ! ». Ce nom était donné en référence à un type nommé Thomas Trulove. C’était sur ce qui est désormais Castle Street. En fait je voulais rompre avec ma tradition de donner le nom de lieux de Sheffield à mes disques. Il n’y a que des ruptures avec le passé sur ce disque, je voulais qu’il en soit ainsi aussi pour le titre. Mais là, quand j’ai eu sous les yeux cette juxtaposition de mots : « Truelove’s Gutter », c’était trop beau. Mais attendez, il y a encore d’autres coïncidences incroyable ! Sur ce disque, je joue du Glassharmonica une invention de Benjamin Franklin de 1756. Figurez-vous que c’est de la même année que datait mon bouquin sur les rues de Sheffield. Dernière coïncidence amusante, je vais faire un tour au musée de la musique à Londres et sur quoi je tombe, la date de naissance de Mozart, 1756 ! Voilà ! Tout ça pour dire que voilà un disque sur lequel j’ai vraiment voulu aller de l’avant, et finalement, il m’a personnellement ramené loin dans le passé. Voilà pourquoi les gens qui parlent de rétro sont ridicules à mes yeux. Il ne se rendent pas compte à quel point le genre humain, sa nature profonde, a peu évolué depuis l’âge des cavernes.

Tout ce que nous avons connu depuis 60 ans, ce n’est finalement que de la consommation de masse. Mais moi je me sens contemporain des enregistrements des années 20. Ce n’est pas par amour du rétro, c’est parce que j’y trouve une authenticité qui m’intrigue. Notre époque prône le « toujours plus vite ». C’est inquiétant quand on voit les effets sur la politique. On se préoccupe plus de qui les habille plutôt que de leur action. C’est des pop stars. Merde ! Comment mon père peut-il comprendre ça ? C’était un syndicaliste. Dans les débats politiques en Angleterre aujourd’hui, je vois les hommes politiques pleurnicher : « Pourquoi les gens ne nous font pas confiance ? » « Parce que vous n’êtes que des tas de merde ! » j’ai envie de leur répondre. Rien de ce qu’ils racontent n’a une quelconque valeur. Rien de ce qu’ils disent n’a de sens profond et concernant. Tout ce qu’ils font, c’est apprécier leur pantalon dans la glace. C’est la montée en puissance des branleurs insipides. Voilà pourquoi, aujourd’hui plus que jamais, il est primordial de savoir à quoi on croit et d’honorer nos principes.

Entretien mené par Benjamin Durand et Mathieu Zazzo

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