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Laisseriez-vous vos enfants entre les mains du jury de la nouvelle star ?

La Nouvelle Star (DR).

Mardi sur M6 le télé crochet « Nouvelle Star » reprend son prime-time au Pavillon Baltard. Pour marquer le coup, VoxPop exhume cette interview réalisée l’an passé avec les membres du jury de ce programme, Lio, André Manoukian, Philippe Manoeuvre et Sinclair. Désolé, lecteur, mais le salut de la pratique pop en France passera peut-être par la télévision.

La Nouvelle Star et la musique en France :

Philippe Manœuvre : Moi je trouve cette émission utile. On va en Province et on entrouvre la porte de la télévision à des gens qui veulent chanter. On y a vu des milliers d’impétrants. Parmi eux, des gens avec un réel talent, que la France trouve formidables aujourd’hui. Et ils faisaient quoi ces gens ? Ils étaient bloqués chez eux, sans réseau, ni détonateur pour les accompagner dans leur longue marche vers la pop.

Cette émission, c’est un tremplin comme les crochets des années 60. On aide de jeunes chanteurs à entrer dans le grand jeu de la pop.

André Manoukian : J’ai vu une sacrée évolution en six ans. Au début, on n’avait que des tocards qui nous chantaient Lara Fabian. Ils pensaient que c’était un truc où il fallait avoir de la voix, donc il y avait beaucoup de vieille variét’ atroce. Et puis les bonnes surprises sont arrivées. On sent que les mômes ont écouté autre chose, ils ont enfin digéré la culture Internet et ils nous sortent de plus en plus de jazz, de Norah Jones, du rock, des musiques pointues…

P.M. : Benjamin (ndr : Benjamin Siksou, candidat finaliste de « Nouvelle Star » 2008) a insisté pour chanter une chanson de Donny Hathaway, et M6 était effarée car ce n’est pas une chanson pour un prime-time. Les choses avancent. Les gens ne se rendent pas compte de l’immobilisme de la télévision.

Quand Steeve Estatof a chanté Nirvana, ça a été un séisme, il a réussi à faire du rock en prime, et l’audience n’est pas partie. C’était un événement incroyable. Internet a remonté le niveau de culture générale de la moyenne, c’est incontestable. Aujourd’hui, les gens connaissent Lynyrd Skynyrd, la grande chanson des Who et aussi des groupes plus abscons comme les Byrds.

Reprendre une chanson

A.M. : La poésie appartient à celui qui la récite, c’est Le Facteur, Il Postino, qui récitait des poèmes à Béatrice – elle était tellement belle. Encore faut-il avoir de la poésie. Une bonne reprise, c’est avant tout quand on a de la personnalité, qu’il se passe un truc et qu’on a « les poils », et qu’on redécouvre la chanson… Ça peut se passer dans plein de styles différents : Julien Doré avait du génie dans sa transgression, mais on n’a pas besoin d’aller jusque-là.

P.M. : Un jour, j’étais avec Gainsbourg. Ça se passait en 1979. Il avait reçu une cassette d’un groupe qui essayait péniblement de reprendre une de ses chansons. Tout le monde disait « Il ne faut pas autoriser ça, c’est pas possible, c’est complètement abracadabrantesque comme arrangements ». Et Gainsbourg a répondu : « Moi, je vais donner mon autorisation parce qu’il faut que les chansons vivent ». C’est pas idiot comme notion : dans cette émission, il y a eu trois chansons de Gainsbourg et moi j’étais content pour lui, il n’est plus là depuis trop longtemps.

Il faut que les chansons vivent et l’on s’y emploie. À notre niveau, on fait de la résurrection.

JULIEN DORÉ « Moi Lolita » (version originale Alizée, Laurent Boutonnat)

Juger une musique qui n’est pas à son goût

P.M. : Ben des fois, je ne peux pas. Je dis : « Je suis désolé, le camion est passé, je suis resté au bord de la route, je ne suis pas monté à bord ». Je veux bien tout comprendre, y compris Beyoncé, mais parfois… Enfin, normalement je ne juge pas une chanson, je juge un chanteur. Donc j’essaie de voir la performance vocale, les fausses notes, si c’était bien joué, s’il y avait un flow.

Il n’est pas question de dire : « Ouais, au nom du rock, qui a osé chanter Sheila ?! » Moi je m’en fous, si les gens s’éclatent avec Sheila et que ça les fait rêver, bravo, tant mieux!
Parfois, des gens viennent me tester : « J’écoute Claude François et ça doit bien vous énerver ». Mais non mon pote, bravo ! Si c’est ton éclate, bravo à toi ! S’il y a un truc qui t’éclate dans ce monde de merde, c’est super, c’est «Top Clo-Clo » !

Sinclair : On nous demande de juger une performance. Une performance, c’est de l’émotion et de la technique. Quand il n’y a pas d’émotion, on doit bien juger le reste.

Maintenant, si on ne peut se raccrocher qu’à la chanson, c’est que la performance était mauvaise. Et je mets un rouge. Mais c’est difficile de se cacher derrière les couleurs. J’ai pas l’habitude d’être aussi manichéen. C’est vrai que c’est compliqué, parfois on se cache derrière la technique, parfois on se cache derrière beaucoup d’émotion mais peu de technique, on juge au ressenti.

P.M. : Vous nous dites qu’on plaît même aux intellos, quand on explique notre avis. Ça, c’est le travail de Dédé au fil des années, parce que, quand une pauvre chanteuse arrive à Poitiers et qu’il lui dit : « Tu me rappelles Circée, dans l’Odyssée ! Ulysse a eu affaire à tes ancêtres ! Il se mettait de la cire dans les oreilles ! », moi je trouve ça magnifique de pouvoir s’adresser comme ça aux gens !
Sinon un autre truc drôle, c’est qu’un jour, un des guitaristes du groupe – qui tourne avec des chanteurs de la très haute pop française – m’a dit : « Parfois vous engueulez un gamin parce qu’il fait une fausse note, mais moi – et il me donne le nom d’un mec qui remplit 47 Zéniths à chaque tournée – , je change de tonalité jusqu’à quatre fois par morceau tellement le chanteur part dans tous les sens ».

S. : J’en connais un, c’est hallucinant, tu ne peux pas y croire quand tu entends les bandes. En même temps, il n’a jamais prétendu chanter, il s’appelle Renaud, il est très gentil, et quand tu lui demandes en quelle tonalité est le morceau, il te dit : « On s’en fout ». Et pourtant ça n’empêche pas les gens d’aimer.

Parfois, on vient écouter des chanteurs pour ce qu’ils nous racontent. On doit être vigilant et écouter ceux qui sont là ce soir pour ce qu’ils nous donnent. Parfois, ce n’est pas dans la justesse que ça nous touche mais pour ce qu’ils donnent. Quand il n’y a ni l’un ni l’autre, c’est vraiment dur. Mais parfois ça peut être super faux et super juste dans l’intention.

Apprendre aussi quand on est jury

Lio : J’apprends énormément des candidats. D’un point de vue musical, sur leur gestion du stress, comment s’approprier un endroit… Les erreurs qu’ils font, aussi, qui me mettent face aux miennes.

À chaque Baltard, j’apprends. Et après, quand je revois la rediffusion le samedi, c’est encore un autre monde, ce n’est pas ce que j’ai vécu, et ça me fait encore avancer davantage. Je le mets en parallèle avec ce que j’ai ressenti. En fait, je devrais payer pour être là !

S. : Moi, c’est surtout les castings que je retiens. Ils m’ont redonné envie de faire un disque, et j’ai retrouvé cette vision que j’avais en commençant ce métier. Durant ces castings, on rencontre une cinquantaine de gens par jour, et qu’ils soient bons ou mauvais, ils balancent tous une énergie d’urgence, d’instant, qui est très rare.

Nous, on est là en tant que spectateur, c’est incroyable l’effet que ça fait. Et je me rends compte, par effet de miroir, que mon métier, c’est ça. Je rentre chez moi et je ne dors pas. Cette émission a été une expérience de jouvence terrible. On a l’impression de revisiter une période très importante de la vie qui est une sensation d’urgence, de début.

A.M. : Un grand couturier va engager des bureaux de style pour aller chercher les tendances. Nous, souvent on bosse seuls derrière nos ordinateurs. Et tout d’un coup, on est payé pour aller écouter ce qui se passe. Si l’on ne s’en nourrit pas, on est juste des abrutis !

BENJAMIN SIKSOU « Hey Ya » (version originale Outkast)

Interview réalisée en mai 2008 par Ophélie Neiman. Retrouvez la version intégrale dans VoxPop n°5

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