Souscrire à la newsletter

ANIMAL COLLECTIVE : MERRIWEATHER POST PAVILION « TRACK-BY-TRACK »

Animal Collective à Paris en 2007 (de droite à gauche : Panda Bear, Avey Tare, Deakin, Geologist) - (Audrey Cerdan).

Animal Collective à Paris en 2007 (de droite à gauche : Panda Bear, Avey Tare, Deakin, Geologist) © Audrey Cerdan.

Avey Tare et Geologist nous racontent leur dernier album chanson par chanson.

1) IN THE FLOWERS

Avey Tare : Nous avons composé neuf des onze chansons de « Merriweather Post Pavilion » au cours de nos dernières tournées aux Etats-Unis et en Europe. Nous avons utilisé la tournée européenne pour tester ces nouveaux morceaux, et spontanément, nous jouions toujours « In The Flowers » en introduction. On s’est donc dit que ce morceau ferait une bonne ouverture d’album. Sa construction est parfaite pour ça : le début calme et un peu atmosphérique et puis cette explosion au milieu. Et puis le fait que l’album s’ouvre par cette mélodie un peu « complexe », avec cette impression de déconstruction, ça force l’auditeur à une certaine attention.

La question que beaucoup de gens se posent c’est : quand avez-vous trouvé le temps de réaliser cet album ? Vous semblez constamment sur la route

Geologist : Quand nous avons fini l’enregistrement de « Strawberry Jam », nous avions quelques semaines devant nous avant le mixage. Noah (Lennox, aka Panda Bear – ndlr) et Josh (Dibb, aka Deakin – nldr) ont alors décidé de faire un break jusqu’à la tournée. Avec Dave, nous avons profité de cette période intermédiaire pour rebosser des vieux bouts de morceaux ou en écrire carrément des nouveaux. Je me suis remis à trouver de nouveaux sons et Dave trouvait de nouvelles mélodies. Nous nous sommes envoyé tout ça pour commencer à bosser en tant que groupe. Puis, entre la fin de « Strawberry Jam » et la première tournée, nous avons eu deux semaines que nous avons utilisées à bosser tous les trois avec Noah. À ce moment-là, nous avions déjà huit chansons.

2) MY GIRLS

AT : Jusqu’à présent, Animal Collective avait un son plutôt flottant, dans les médiums. Pour cet album, nous voulions quelque chose de plus rythmique, de plus punchy, quelque chose qui ressemble plus à nos concerts, avec du groove et beaucoup de fréquences basses. C’est la raison pour laquelle nous avons décidé de bosser avec Ben Allen, qui a plus l’habitude de collaborer avec des artistes hip-hop ou R&B. C’est lui qui a produit le premier Gnarls Barkley, par exemple. Nous nous sommes aussi acheté six énormes enceintes QSC, des trucs surpuissants en face desquels nous avons pris l’habitude de répéter. Nous utilisons ces enceintes comme des amplis, pour presque tous nos sons. C’est une expérience vraiment très intense et ‘in your face’. Nous voulions arriver à ce résultat sur l’album.

Grâce à des morceaux tels que “My Girls“ ou “Brothersport“, ce nouvel album a une facette dance beaucoup plus visible qu’auparavant. D’où vient-elle ?

AT : Nous avons toujours des gros fans de techno et d’electronica. Mais à chaque fois, ces références se traduisaient en termes assez abstraits sur nos albums. Les chansons de « Feels » et « Strawberry Jam » ont majoritairement pour base des guitares, ce qui leur confère cet aspect peut-être plus « rock ». « Strawberry Jam » opérait déjà une transition vers ce nouvel album, même si nous n’avions pas encore la puissance dans les bas que nous souhaitions – et que nous pensons posséder à présent.

3) ALSO FRIGHTENED

AT : Que dire sur cette chanson… ? Sinon que Brian l’a détestée pendant très longtemps par exemple (rires) !

G : Avec “In The Flowers“ et “My Girls“, elle fait partie des toutes premières chansons que nous ayons écrites pour cet album. Au départ, elles avaient toutes les trois un côté plutôt onirique, cotonneux. Nous avons essayé de violenter un peu les deux premières, mais nous avons conservé ce côté-là pour “Also Frightened“. C’est une chanson difficile à cause de… Noah (rires) ! Non, juste parce qu’elle est très… nébuleuse : il n’y a aucune ligne de guitare catchy auxquelles se raccrocher, aucun gimmick, il y a bien une basse mais elle est tellement bizarre… Avant de l’enregistrer, nous nous demandions déjà comment diable mixer une telle chanson. Au final, ce sont les voix et les harmonies qui guident le morceau.

AT : À chaque album, nous essayons de traiter les voix d’une façon différente. Pour Merriweather Post Pavilion, nous avons souvent travaillé à partir d’harmonies simples, que Noah et moi chantions en même temps. Nous voulions que les voix donnent plus de corps aux morceaux, même si elles sonnent peut-être plus propres que d’habitude.

G : Mais je n’ai jamais détesté cette chanson, hein ! Je l’aime même beaucoup, maintenant (rires) !

4) SUMMERTIME CLOTHES

AT : La mélodie de cette chanson nous est venue tout d’un coup, alors que nous répétions chez moi. Sa simplicité nous a tout de suite énormément plu. J’ai bien essayé de trouver une mélodie supplémentaire, beaucoup plus dark et bizarre, mais personne ne l’aimait (rires) ! En général, c’est moi qui écris les chansons les plus « complexes » dans Animal Collective, avec des structures en A/B/C/D/E… Mais je voulais garder la simplicité presque naïve de cette chanson. C’est ce qui lui correspond le mieux, et ce n’est pas comme si les premiers morceaux de l’album étaient très simples : « My Girls » comporte pas mal de parties et d’accords différents, « Also Frightened » n’en parlons pas…

G : L’important, c’est d’évaluer ce dont la chanson a besoin. En l’occurrence, « Summertime Clothes » nécessitait des arrangements simples et spontanés, des choses rapides et évidentes. Je n’ai rien contre les chansons simples : j’aime dodeliner la tête sur des hits crétins à la radio. Nous sommes tous des fans de pop FM dans le groupe. Compliquer les choses juste pour le plaisir ne rime à rien. Dans le cas précis de « Summertime Clothes », ç’aurait été comme réfréner une première impulsion, ce que je m’interdis de faire avec Animal Collective.

AT : À chaque album, les gens nous disent qu’il est plus pop, plus accessible que les précédents. Je prends ça comme un compliment, à condition qu’il ne soit pas insinué par là que nous nous sommes compromis, ou que seuls les chiffres de vente nous intéressent désormais…

5) DAILY ROUTINE

AT : Nous jouons cette chanson depuis maintenant assez longtemps en concert. Cette manie que nous avons de jouer sur scène de tout nouveaux morceaux que personne ne connaît nous vient de Pavement. C’est une habitude assez égoïste en fait : nous le faisons plus pour nous que pour le public ! Jouer ces nouveaux morceaux nous procure à tous une énergie incomparable, donc je pense que ça plaît au public, en fin de compte. Nous voulons que nos concerts soient le lieu d’une certaine fraîcheur, d’une excitation sans cesse renouvelée. Même lorsque nous jouons des vieux morceaux, nous essayons d’apporter de nouvelles choses chaque soir. Ce qui n’est pas toujours facile. Mais le pire pour nous serait de devenir ce genre de musiciens devenus à moitié robots à force de jouer sans arrêt la même setlist… Quelle horreur !

G : À la base, « Daily Routine » est une chanson de Noah. Les fans de Panda Bear la connaissent depuis longtemps car il l’a jouée pas mal de fois lors de certaines émissions de radio. Je suis assez fier de ce que nous en avons fait, ensemble. C’est notre chanson la plus « hip hop » avec ces énormes basses et ce feeling presque R&B à certains moments. La fin du morceau est mon moment préféré du disque : je sais que les gens n’aiment pas trop nos passages un peu planants mais je trouve ce passage-là vraiment réussi. À vrai dire je pourrais écouter cette fin en boucle pendant une demi-heure !

6) BLUISH

AT : Beaucoup de gens nous ont déjà dit qu’il s’agissait de leur chanson préférée. Ils nous disent : « mais vous tenez un hit, là ! Il faut que vous la sortiez en single !! » C’est une jolie chanson, oui. C’est la chanson d’amour de l’album. La chanson « sexe », même (sourire) ! Par contre, c’est la chanson que notre ingé son aime le moins. Il n’en aime pas les sons, et il trouve qu’on ne comprend rien à ce qui se passe. Nous n’avons encore jamais joué cette chanson live, et du coup, il trouve qu’il lui manque une dynamique de groupe…

Un an et demie après, qu’est-ce que la signature sur Domino a changé dans votre vie ?

G : Pas grand chose. Les gens qui font le genre de critiques selon lesquelles nous nous serions vendus en signant sur Domino sont vraiment ridicules et inéduqués. La seule chose que cette signature a changé pour nous, c’est le fait que nous pouvons désormais nous payer plus de journées de studio, donc expérimenter plus, donc être plus libres artistiquement parlant ! À part, ça n’a strictement rien changé à ma vie de tous les jours…

Il y a quelques années, le public des concerts d’Animal Collective était majoritairement composé de geeks barbus aux cheveux gras. Désormais, on croise énormément de filles, généralement très mignonnes et très branchées…

G : (rires) Qui sait, peut-être que le fait d’avoir tous les trois des copines nous rend glamour (rires) ! Plus sérieusement, je crois que le phénomène dont tu parles a commencé à la sortie de “Feels“ : le côté un peu romantique de certaines chansons de cet album a dû plaire à la gent féminine, je ne sais pas… Ça n’était plus des chansons de nerds losers et solitaires (rires) ! On reçoit aussi plein de mails de fans nous racontant qu’ils ont rencontré leur copine ou leur copain à un de nos concerts… et du coup ils nous demandent des billets gratuits pour venir fêter leurs « un an » quand nous repasserons dans leur ville !

7) GUYS EYES

AT : L’album est effectivement construit en deux parties. Mais je ne parlerais pas de « partie pop » et « partie hypnotique ». J’évoquerais plutôt les choses en termes d’« humidité » et de « sécheresse ». Les chansons de la première partie, jusqu’à « Bluish », ont cette atmosphère humide, pluvieuse, moite, sur laquelle le soleil brille parfois, comme après une tempête tropicale. Par contre, des morceaux tels que « Guys Eyes » ou « Lion In A Coma » véhiculent davantage de sécheresse, quelque chose d’assez sableux. Les choses les plus bizarres de l’album ont lieu vers la fin…

G : C’est l’une de mes préférées de l’album : au début je voulais la placer en 2, derrière « In The Flowers » !

Personnellement, c’est la chanson que j’associe le plus à votre fameuse pochette en illusion d’optique. Comment avez-vous choisi cette image ?

AT : Nous sommes tombés dessus en lisant un article dans un magazine sur la perception, les illusions d’optique, etc. Elle nous a tous immédiatement fascinés, et nous avons bloqué dessus pendant de longues minutes (sourire). Et puis, elle a aussi cet aspect aqueux, avec cette sorte de vague qui la traverse et qui, je pense, correspond bien à l’ambiance de l’album. Une sorte de lagon bizarre. De toutes façons, pour ceux qui n’aiment pas cette pochette, ils pourront l’enlever car l’édition CD comportera une sorte de visuel de rechange en dessous. Par contre, ceux qui achètent les vinyles devront faire avec, car on ne pourra pas la retirer (rires) !

8) TASTE

G : C’est une nouvelle version d’une chanson de David que nous avions dans nos tiroirs depuis belle lurette. Elle nous laissait tous un peu perplexes, quelque chose ne marchait pas. Nous avons tous beaucoup travaillé dessus de façon à la rendre moins anguleuse. Tant et si bien qu’elle est devenue ma chanson préférée de l’album, avec “Guys Eyes“. J’adore leur enchaînement. Pour moi, elles sont inséparables.

Vous êtes devenus, ces derniers mois, l’un des groupes (sinon LE groupe) les plus influents de la planète. Ce qui implique que vous êtes de plus en plus cités, mais aussi copiés et plagiés…

AT : En fait, ce sont souvent nos amis qui nous préviennent : « oh, vous devriez écouter ceci ou cela, c’est un tel pompage d’Animal Collective ! » Nous, nous essayons de prendre ça du bon côté. C’est assez cool d’être devenu une influence pour des jeunes groupes ; moi-même j’ai passé mon adolescence à écouter des groupes et à rêver d’être à leur place. Mais dans un sens, c’est une plus mauvaise chose pour eux que pour nous. Tu n’y gagnes jamais à ne pas être toi-même artistiquement parlant, ça n’est pas très épanouissant…

G : Je suis plus agacé quand les gens plagient nos potes en fait. Black Dice, par exemple, s’est fait pas mal piller ces derniers temps, et que dire du dernier album solo de Noah (« Person Pitch » de Panda Bear – ndlr)… Parfois, tu as un peu envie de dire aux types : « non mais vous croyez vraiment que personne ne se rend compte de ce que vous êtes en train de faire !? »

9) LION IN A COMA

AT : L’un des derniers morceaux que nous ayons composé et enregistré, avec “Bluish“ et “No More Runnin“. Tout comme « Bluish », nous ne l’avons joué qu’une poignée de fois sur scène. Il nous faut donc en concocter une version live satisfaisante, pour que cela ne reste pas qu’un travail de studio. Pendant l’enregistrement de « Strawberry Jam », l’album que nous avions le plus écouté était “Donuts“ de J Dilla. Cette fois-ci, nous avons beaucoup écouté les deux premiers albums de Burial. Il crée quelque chose de totalement unique et inouï dans le cadre de la musique électronique. C’est à la fois complètement extraterrestre et dansant… Cet artiste a été une grande influence pour nous en studio, et je trouve que cela se ressent notamment sur un morceau comme “Lion In A Coma“, même si, de prime abord, ça ne se remarque pas vraiment. Nous avons aussi beaucoup écouté les morceaux de l’album de Pantha du Prince – vraiment géniaux.

10) NO MORE RUNNIN

AT : La version album est assez proche de la version démo. C’est le morceau que nous avons le moins modifié en studio. Nous avons essayé pas mal de choses, mais qui n’apportaient rien à la version primitive. Nous l’avons donc laissé quasiment tel quel, en assumant son côté lent et moelleux.

G : Il est assez rare qu’un album d’Animal Collective comporte aussi peu de morceaux de ce genre. C’est assez étrange d’ailleurs, car sur les albums de nos groupes favoris, les morceaux les plus lents et laid-back sont ceux qu’on préfère. Notamment quand ils ont ce léger côté sombre… Mais on ne fait plus ce genre de choses dans ce groupe et c’est bien dommage (rires) ! J’aimerais bien qu’on y revienne, moi ! Je rapprocherais « No More Runnin » de chansons comme « Cobwebs » ou « Street Flash » (présentes sur l’excellent EP « Water Curses » (2008) – ndlr) et qui sont parmi mes préférées de notre discographie

11) BROTHERSPORT

AT : Plus nous avançons, plus le style mélodique de Noah et le mien se distinguent l’un de l’autre. Comment décrire le style de Noah ? Hmm… « Il chante comme Brian Wilson (rires) ! »

G : D’un point de vue extérieur, je dirais que David essaie d’emmener l’auditeur vers des endroits plus dangereux que Noah. Il convoque des émotions plutôt conflictuelles, à partir de ruptures assez abruptes à l’intérieur d’une même chanson. Noah, lui, est imbattable pour ce qui est de circonscrire une humeur bien particulière. Les notes qu’il va chercher en tracent les contours avec une très grande précision. L’an dernier, nous avons dû faire quelques dates sans Dave, qui était malade. Noah étant le seul chanteur, nous avons joué certaines chansons de son album solo, « Person Pitch », ainsi que les chansons qu’il chante sur « Merriweather… ». À notre retour dans le bus, notre chauffeur nous a avoué que l’énergie un peu frénétique de David avait manqué au concert. Ce à quoi il a ajouté : David est le bacon du sandwich Animal Collective ! Et du coup, Noah, euh…

AT :…c’est la mayonnaise (rires) !

Voyez-vous quelque chose d’ironique dans le fait de faire danser des petits blancs sur une chanson aux consonances afro-caribéennes comme “Brothersport“ ?

AT : Nous ne sommes pas des très grands amateurs du beat rock binaire de base. Nous essayons toujours de rythmer nos morceaux de manière un peu plus sophistiquée, quitte à emprunter ailleurs. Dans le cas de « Brothersport », la rythmique est absolument primordiale ; c’est le noyau de la chanson.

G : À vrai dire, l’idée nous turlupinait depuis “Feels“. Nous étions tombés à l’époque sur une vidéo hallucinante de carnaval brésilien, et nous nous étions dit qu’il fallait absolument que nous écrivions un morceau basé sur ce genre de rythme. Il nous a fallu… quatre ans pour finalement le faire (rires) !

animalcollective-merriweatherpostpavilion

Laissez une Réponse