Commençons avec ce qui ressemble à un paradoxe : ce nouvel album s’intitule « La Musique » mais ce sont avant les mots qu’on exhibe sur la pochette…
Il n’y a pas de signification particulière derrière tout ça. On a gardé cette photo davantage pour la posture, un peu penchée, que pour ce à quoi elle renvoie…. Mais c’est drôle, tu es la deuxième personne à m’en parler aujourd’hui. Comme quoi on se fait toujours rattraper par ce à quoi les gens vous identifient ; moi j’ai ce bandana sur la tête de ‘chanteur littéraire’ et, comme un couillon, j’apparais avec des mots derrière sur un tableau noir ! On n’échappe pas à son destin (sourire) !
Y a-t-il eu un texte point de départ dans l’élaboration de « La Musique » ?
Bizarrement, je crois que le texte de « Qui es-tu ? » a mis en route quelque chose. Je dis bizarrement, car au niveau littéraire, c’est un texte qui passe sous une porte, c’est plat à mourir. Mais justement, l’idée était de reprendre les clichés de néo-chanson réaliste française – la chanson « d’appartement » – et de les passer au tamis pour en éliminer les images, les métaphores, n’y laisser plus rien finalement, et essayer d’en faire un truc un peu flippant, une vision du couple assez inquiétante. Ça a été le point de départ parce que je me suis rendu compte d’à quel point j’avais envie d’expurger ce qui faisait le style de « L’Horizon » (son précédent album, sorti en 2006 – ndlr) – sans que ce soit un déni, juste pour faire autre chose – et d’être dans une narration squelettique et quasi-inexistante. En tout cas, ne pas être dans un déroulement, une chanson-fleuve. Je voulais redonner de l’espace à la musique elle-même, sans trop mettre les choses en situation, pour éviter le côté « petite nouvelle mise en musique » comme c’était le cas par exemple, sur des chansons comme « L’Horizon », « Music-Hall » ou « Rue des Marais ». Il me fallait revenir au format « chanson », avec un texte plus ramassé.
« La Musique » est un album musicalement assez resserré, mais textuellement très ample, pointé vers l’Ailleurs. « L’Horizon », ton précédent album, fonctionnait de manière exactement inverse, comme un symétrique. Jusqu’où va, chez toi, ce genre de petites gymnastiques théoriques ?
Pas très loin, en réalité. Mes envies, finalement, sont toujours rattachées à la musique. Donc le propos a souvent tendance à la suivre. Pour moi, c’est toujours de la fiction. Il y a toujours une part de retrait, de distance, entre ce que je chante et moi. Quand je chante, au début du disque « j’ai pas trouvé le sens », ça fait écho à « ‘nous n’irons pas plus loin’, te dit le capitaine », sur « L’Horizon » : c’est un point de vue assez démoralisant sur ce qui va se passer. J’aime bien cette idée de prendre les choses à rebours. Il ne s’agit pas de mes éventuels points de vue sur la vie, ce sont simplement des personnages mis en scène. Et puis, je n’ai eu tant que ça l’impression de prendre le large : les trois premières chansons de l’album commencent pas je. Je ne m’en suis rendu compte qu’après coup, car il y a toujours une part de fiction. Et puis, à partir du moment où, musicalement, l’album est resserré autour de mon unique contribution, il était clair qu’il n’y avait plus de contrepoint musical pour élargir. Il n’y avait plus qu’un souci d’harmonies, et même de types d’accords. Je me suis donc parfois forcé à utiliser du majeur pour gagner en luminosité, « désassombrir » un peu tout ça. C’est un jeu permanent avec la noirceur inhérente à ce type de chanson, mêlé à une volonté de ne pas emmerder le monde, tout simplement. Tendre assez de perches encourageantes pour ne pas plomber l’histoire.
L’élaboration d’une chanson comme « Qui es-tu ? », autour d’un texte le « plus plat possible », participe-t-elle d’une hantise de la métaphore ? La considères-tu comme l’une des plaies de l’écriture « à la française » ?
On peut fonctionner de façon imagée, voire même parfois être dans l’onirisme sans forcément verser dans la métaphore ou dans la volonté du symbole. Les gens me parlent par exemple du « Bruit Blanc de l’Eté » comme d’une chronique socio-politique très déguisée qui parlerait de « celui-dont-il-ne-faut-pas-dire-le-nom »… On peut effectivement l’interpréter comme ça, mais ça n’était pas mon but. Moi, je voulais juste parler de l’été qui évacue tout, avec cette espèce d’indifférence à tout, cette sensation de bruit blanc qui masquerait le reste… Si métaphore il y a, il n’y a rien derrière. C’est juste l’image qui m’intéressait. Un texte comme « Le Sens » aussi peut être pris de façon très littérale, avec des mots très simples, dans un registre de banalité total, sans pour autant être inintéressant. C’est son rapport à la musique qui lui donne du relief.
Justement, dans cette chanson, tu chantes « j’ai pas trouvé le sens », qui peut être compris comme un aveu d’échec tout autant que comme une déclaration d’intention à l’égard de cette chanson française obsédée par le « faire sens »…
Ce qui m’a particulièrement gavé, par rapport à la scène française en général, c’est le son. J’avais la volonté tenace d’échapper à ce « tout acoustique », qui est une vraie plaie. Il y avait donc une certaine jubilation à prendre ce contre-pied, d’autant plus que « L’Horizon » était largement basé sur la guitare folk. « L’Horizon » était un album qui, par les thèmes abordés et la façon de les aborder, se situait contre le tout-venant de la nouvelle chanson française. « La Musique » place cette opposition au niveau du son. Je trouve la mode, pas uniquement française d’ailleurs, du « back to basics », de l’illusoire « pureté du son » assez flippante, en fait. Mon but était donc de faire un disque « musicalement impur », avec des sons un peu pourris, et enregistré de façon non pas lo-fi, mais en prenant l’option, par exemple, de brancher la guitare directement dans la console, sans passer par un ampli. Comme une sorte de cahier des charges qui compilerait tout ce qui est un peu honni actuellement.
La création d’un album comme « La Musique » s’accompagne-t-elle de nouvelles lectures ?
J’ai essayé, plus encore que par le passé, d’évacuer l’aspect littéraire des choses. Par contre il y a sur « La Matière », la face B de « La Musique », une chanson qui est une référence explicite à une lecture : « Barbara de Kalvalid », du nom du personnage d’un roman qui se passe aux Îles Féroé. C’est un drôle d’histoire, d’ailleurs : suite à ce roman, je suis allé avec ma copine aux Îles Féroé, et nous nous sommes rendus compte que le personnage du roman correspondait à une femme qui avait réellement vécu deux siècles auparavant. Nous avons suivi ces traces là-bas, tout en relisant le bouquin, qui n’est plus édité depuis belle lurette. De retour en France, j’écris une chronique dessus dans TGV Magazine, et la femme qui s’occupait des éditions de ce roman il y a quinze ans chez Actes Sud lit le papier, et décide de le faire rééditer ! « L’Horizon » comprenait encore 2-3 chansons directement inspirées par des livres, mais là pour « La Musique », j’ai ressenti cette volonté de mise à distance de la littérature. Avant, je faisais passer dans mes chansons une partie de ma frustration de ne pas être « en littérature », comme on dit. Le fait de m’autoriser et de me reconnaître certaines aspirations dans ce domaine, comme par exemple ce petit bouquin pour la Machine à Cailloux (« Un Bon Chanteur Mort » publié l’an dernier – ndlr), libère la chanson de cet aspect littéraire. Et la musique se fait l’écho de ce processus, puisque j’ai enregistré le disque en même temps que j’écrivais le bouquin. La littérature reflue donc dans mes textes de chansons à mesure qu’elle prend de la place dans ma pratique liée à l’écriture.
Quels enseignements as-tu retiré de l’écriture de cet essai ?
Qu’il n’y a rien de plus dur que d’écrire - voilà ce que j’en retire. Il n’y a rien de plus dur que d’assumer que des arbres soient coupés pour fabriquer un livre qui porte ton nom. C’est d’ailleurs là-dessus que je termine dans « Un Bon Chanteur Mort » : quand j’ai eu les premières chroniques pour mon premier disque, c’est comme si quelqu’un m’avait dit « tu as le droit ». En littérature, j’ai l’impression qu’on vient de me donner un droit. C’est une légitimité que tu ne te permets pas, qui vient au fur et à mesure parce qu’on n’est pas éternel et qu’à un moment il faut s’y mettre ! Ceci dit, la chanson reste mon domaine avant tout, la littérature ne supplantera pas mon activité de chanteur. Il y a tout, dans la chanson : un travail sur l’écriture, ce grand bain amniotique qu’est la musique et il y a le physique, dans le fait de jouer cette musique, sur scène ou en studio. C’est une activité très complète, qui me comble.
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