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DOMINIQUE A : « IL FAUT PARFOIS CASSER LA MUSIQUE » (2/3)

Dominique A, Bruxelles, 2004 © Mathieu Zazzo.

Dominique A, Bruxelles, 2004 © Mathieu Zazzo.

En parallèle de l’interview au sommaire du VoxPop #9, nous vous proposons ici la version intégrale en trois parties de notre entretien avec Dominique A, une semaine après la sortie de son huitième album, “La Musique”.


Dans « Un Bon Chanteur Mort », tu décris le français comme une « plaine, pas forcément morne ». A quelles contraintes (mélodiques, rythmiques) s’expose-t-on lorsque l’on choisit le français comme langue de chant ?

Je passe mon temps à essayer de me contredire moi-même. En caricaturant, presque chacune de mes chansons a pour raison d’être d’aller à l’encontre de ce que je pense du français sur de la musique. Il faut qu’il y ait un déclic du style : « tiens, ça c’est faisable avec du français ». Il y a des limites réelles liées à la phonétique, mais il ne tient qu’à nous de les faire voler en éclats. Je me rappelle une anecdote, qui a été assez éclairante pour moi à ce sujet. Il y a quelque temps, je me suis rendu en Allemagne pour assister à une soirée organisée par Le Pop, un label qui distribue des artistes français là-bas. C’était une soirée dansante, et ils ne passaient que des chansons françaises d’hier et d’aujourd’hui. Et c’était sidérant de voir à quel point, hors contexte, le français fonctionnait vachement bien sur de la musique dansante. Or, tu ne pouvais t’en apercevoir que vu « de l’extérieur ». Tu t’imagines mal, ici, des gens organiser des soirées « frenchy » un peu branchées et danser sur du français autrement que d’un point de vue strictement kitsch : ça fait partie de ce que je considère comme une forme d’orgueil, cette tendance très française à l’auto-dépréciation, qui est une plaie aussi. En France, on hésite toujours entre un chauvinisme à tout crin qui fait que n’importe quelle daube néo-réaliste faisant écho au passé est sanctifié par des médias parfois assez pointus, et la litanie selon laquelle « de toutes façons en France, il se passe rien ». La vérité est juste au milieu.

Je me suis souviens d’une interviewBenjamin Biolay racontait les conseils que lui avait donnés Hubert Mounier pour écrire en français. Il y avait, par exemple, « éviter les adverbes en trois syllabes ». Te fixes-tu aussi ce genre de règles ?

(Amusé) Non, pas vraiment… Ma seule règle, si toutefois j’en ai une, c’est d’utiliser un vocabulaire simple. Pas limité, mais simple. Après, tu as toujours des exceptions : dans la chanson « La Musique », par exemple, j’utilise le mot « sybarite », mais d’une façon qui tient plus du trait d’esprit. C’est réjouissant de l’employer parce qu’il n’y en a qu’un, que j’aime bien la façon dont il sonne, ça me fait penser à Syd Barrett, et. Ça me fait marrer, en somme. Et mettre « glandeur » juste après, c’est une façon jouer sur le langage dans une chanson. J’ai aussi tendance à éviter les mots en « -ation » ou « -ement », qui sonnent peut-être un peu trop administratifs (rires) ! Encore que ça peut être chouette de faire une chanson qui s’appelle « L’Administration » en d’en faire quelque chose d’assez planant !

Quand on réécoute tes albums, on repère çà et là certains mots dont on sent que tu les affectionnes particulièrement, et pour une raison bien précise. Je pense par exemple à « aviné », qui est un mot suffisamment rare en chanson pour qu’on le remarque lorsqu’il revient chez toi. D’où te vient cette affection pour ce genre de mots ?

De ma mère. Ou plutôt du parler de ma mère. Elle a aujourd’hui 77 ans, et elle a longtemps vécu à Saint-Ouen dans un environnement hyper prolétaire, où avait particulièrement cours ce genre de mots comme « aviné », effectivement, un peu vieillot, un peu désuet, qui sent un peu les années 30, l’entre-deux guerres. J’ai plein d’expressions toutes faites, comme ça. Du coup, ma copine, qui est un peu plus jeune que moi, me reprend souvent… Elle me dit : « mais d’où tu sors ça ? » (sourire).  De ma mère…

À l’inverse, existe-t-il des mots dont tu détestes la sonorité et que tu n’emploieras jamais dans une chanson ?

Il y en a des tas ! Mais aucun ne me vient à l’esprit, là… Surtout, il y a parfois dans les textes de gens qui veulent raconter quelque chose en français des tournures inutilement sophistiquées. Ça me fait ça aussi en littérature française : quand je sens une trop grande aisance avec le langage, qu’on veut être drôle sans l’être, quand ça « circonvolue », quand ça se regarde écrire, ça me gêne énormément. Je ne suis pas un adepte de l’écriture « blanche », mais il y a par exemple un auteur français que j’aime beaucoup, François Vergne. Ce n’est pas blanc, comme écriture ; c’est « blanc cassé » : il y a une sorte de clarté absolue, mise en relation avec le mystère qui émane de ses textes… Une écriture blanche qui ne débouche pas sur du mystère n’a aucun charme, à mon sens. J’aime sentir la permanence d’autre chose via un langage à ras de terre. C’est un peu comme le fait de parler de Dieu sans jamais en parler. Faire sentir, approcher une chose en parlant d’autre chose. Ça, c’est très fort. Vergne a écrit un bouquin qui parle d’un deuil et tu ne sais rien, tu sens juste un léger quelque chose, diffus. Quand la révélation arrive, puisqu’il faut bien qu’elle arrive, c’est un vrai soulagement. Ça n’est pas que tu l’attendais ; c’est plutôt que tu ne savais pas que tu l’attendais (sourire). C’est un vrai tour de force, le nec plus ultra.

Dans « Un Bon Chanteur Mort », tu dis utiliser avant tout l’octosyllabe ou l’alexandrin pour tes textes car « ça fait poésie ». Est-ce une façon détournée de légitimer ton écriture, largement influencée par le roman, genre littéraire « impur » s’il en est ?

Pas vraiment, non. C’est avant tout une question de rythmique. Après, par la pratique, il s’agira de casser cette rythmique par une disposition des mots un peu heurtée parfois, qui permet de ne pas trop faire sentir la litanie de ces deux formes de métrique. Souvent, j’ écoute des collègues qui les utilisent aussi, et je n’entends plus que ça. C’est insupportable. Je ne dis pas que j’évite ce piège à chaque fois, mais ça n’est pas forcément le meilleur moyen d’avoir une approche musicale de la langue. Justement, pour avoir de la musique, il faut parfois casser la musique. Car la musique de l’alexandrin ou de l’octosyllabe est tellement forte que si tu ne la casses pas, elle prend toute la place, et tu n’as plus de place pour une autre. Quand j’ai un bon texte écrit de façon très classique et rigide, je le garde comme tel et je me dis qu’à l’écoute, il faudra qu’on le sente le moins possible.

Par le passé, t’es-tu déjà senti « complexé » face à des Cohen, des Dylan ou des Brel, tous ces songwriters « lettrés » qui, eux, tirent clairement leurs influences du côté de la poésie ?

Non, jamais. J’ai eu la prétention de me dire que, sans arriver à leur niveau, je faisais le même boulot. Brel n’est pas un bon exemple à mon sens, car il n’est vraiment pas un littéraire. Il a ce génie intuitif de la chanson comme art populaire qui échappe à la littérature ou à la poésie. Mais je ne me risque jamais à la comparaison. Il faut faire du mieux qu’on peut avec la personnalité qu’on a. À mes yeux, il n’y a d’absolu que l’absolu numérique : le nombre de gens, par exemple, qui vont te dire que Dylan c’est génial. Pour le reste, il y a en ce qui me concerne des petits maîtres que j’adule et qui me touchent autant que les « grands ». Je me méfie depuis toujours des icônes. L’icône, c’est toujours un arbre qui cache la forêt.

Lors de notre dernière rencontre, tu disais à propos de tes goûts musicaux : « il faut que ce soit gothique ». Qu’en est-il pour les livres ?

(Rires) Pour que ça me plaise vraiment, il faut que ce soit gothique aussi ! C’est marrant car je suis justement dans un état d’esprit où je… (Il réfléchit) J’ai l’impression que c’est une limitation que de parler de l’humain, d’évoquer des choses justes en ayant sans cesse pour référent l’humain. On devrait pouvoir parler d’autre chose. Il est troublant de ne pouvoir être viscéralement touché que par des choses qui renvoient à la condition humaine. Alors, évidemment, par quoi d’autre ? Mais tout de même. Parfois je me demande s’il n’y aurait possibilité de bouleverser un peu cela et de toucher profondément sans passer par là.

Un peu comme le zen japonais… ?

Oui, sauf que le zen ne te propose pas de te bouleverser – au contraire, même. Dans mes chansons, j’essaie vers quelque chose de très humain. C’est ce que j’aime dans les chansons des autres, en littérature aussi. Mais parfois j’ai envie d’abstraction, mais une abstraction qui te scierait les pattes. Une force spirituelle débarrassée de son rapport à Dieu. La chanson n’a pas encore approché cela, et je ne sais même pas comment m’y prendre, mais ça me questionne.

On dit des grands écrivains qu’ils écrivent toujours le même livre. De quoi parle la chanson que tu passes ton temps à écrire ?

« Qui es-tu ? » (rires). On en revient à ça, je pense… C’est un « tu » lancé à la Terre entière… Alors après, la question c’est « Pourquoi ? » (rires). Je ne sais pas… C’est certainement lié à une histoire de place, de positionnement dans la vie, tout simplement… C’est une géographie extérieure et intérieure permanente. C’est peut-être pour ça que je fais autant référence à des lieux… « Qui es-tu ? » c’est une façon de demander « qu’est-ce que tu fais là, à cette place-là, à côté de moi ? », « qui es-tu pour pouvoir prétendre être précisément à cette place-là, à côté de moi ? »… Mes meilleures chansons ne sont pas très affirmatives ; elles sont souvent ponctuées par des questions.

Quel est, d’après toi, ton meilleur texte ?

« Rue des Marais » (sur « L’Horizon » – ndlr), clairement.

LIRE LA PREMIERE PARTIE.

SUITE ET FIN DE L’ENTRETIEN JEUDI.

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