Le 9 juin prochain sortira « Bitte Orca », le splendide septième (!!) album de Dirty Projectors, formation new-yorkaise oeuvrant pour la réconciliation des sonorités africaines, arabes et asiatiques, de la pop et des recherches musicales contemporaines. Par l’odeur du chef-d’oeuvre alléchés, deux rédacteurs de VoxPop sont donc allés à la rencontre, un beau matin d’avril, de David Longstreth, cerveau érudit de ces drôles d’aventuriers sonores.Tu as étudié la composition musicale à la fac ; qu’est-ce qui t’as poussé à franchir le pas et à quitter la fac pour monter ton propre groupe ?
Il y a la musique vivante et la musique d’ « étude ». Moi je voulais faire partie de ceux qui font du neuf. C’est une chose de rester assis à analyser « Emancipation of the Dissonance » de Schönberg ; c’en est une autre d’essayer d’émanciper soi-même la dissonance ou n’importe quel autre aspect de la création musicale.
Quels étaient tes cours préférés, dans cette fac ?
J’ai toujours beaucoup aimé les cours qui t’apprenaient à éviter les pièges ayant trait à l’intellectualisation de la créativité, la théorisation excessive…
Ce background universitaire crée-t-il une différence à tes yeux, entre les musiciens ayant suivi cette formation et les autres ? La méthode de travail varie-t-elle ?
Non, on ne peut pas dire que la différence soit criante… Je remarque surtout des différences parmi les personnes qui étaient à cette fac avec moi. La plupart d’entre eux s’intéressaient au fait de faire de la musique ; moi, ce qui m’a toujours passionné, c’est de synthétiser les choses. Faire des mélanges. Dévoiler des liens entre différentes musiques ou sensations, qui n’étaient pas évidents à la base.
Sur scène, votre son est beaucoup plus rock et violent que sur album, où vous semblez vous concentrer sur l’architecture des chansons…
Vraiment, tu trouves ? C’est intéressant… A quel concert étais-tu ?
A Nantes, en première partie de Deerhoof, il y a deux ans…
Ah oui ! C’était un concert vraiment amusant – tout comme l’ensemble de cette tournée d’ailleurs. Les concerts et les enregistrements concernent des médias différents, et… Par exemple, j’adore un groupe comme AC/DC : leur démarche est totalement cohérente. Mais pour mon groupe, je pense qu’il est plus intéressant d’utiliser toutes les facettes de ce que permet l’enregistrement : le travail sur les textures, voir les choses sous plusieurs angles à la fois. Autant de choses que ne te permet pas vraiment l’exercice live, qui est davantage physique, sensuel.
La différence était d’autant plus frappante, comparé à Deerhoof, dont les versions studio et les versions live sont assez similaires…
Tu trouves ? C’est marrant parce que ces derniers mois, j’ai eu l’occasion de les voir sur scène un nombre incalculable de fois, et je suis petit à petit devenu un obsessionnel de leurs performances live. Au début, je pensais comme toi, mais progressivement je me disais : « Oh mon Dieu, ce sont les mêmes chansons, mais énoncées en termes différents ! » Comme s’il y avait la version « écrite » et la version « parlée ». C’est fascinant.
Ce nouvel album « Bitte Orca » est le premier de Dirty Projectors chez Domino. Comment en êtes-vous arrivés à signer avec ce mastodonte indé ?
Très simplement, en fait. Cela faisait déjà pas mal de temps que les gens de Domino manifestaient un certain intérêt pour Dirty Projectors, puis nous nous sommes mis à discuter, ça a été un processus très lent… On voulait vraiment apprendre à se connaître mutuellement. Et puis un beau jour ils nous ont demandé si on avait du nouveau en stock, parce qu’ils aimeraient bien le sortir…
Qu’est-ce que ça représente, pour toi, d’être sur ce genre de label ? Une forme de consécration, un objectif atteint ?
Non pas vraiment… A mes yeux, la seule chose qui change là-dedans, c’est la manière – plus conséquente – dont l’album sera distribué dans le monde. D’un autre côté, il y a tout de même quelque chose comme de la fierté car Domino, historiquement, est le label de groupes que j’ai toujours adoré depuis que je suis gosse. C’est assez gratifiant de se sentir intégré à cette famille, à présent.
Comment décrirais-tu ce nouvel album, « Bitte Orca », dans le cadre de l’évolution de Dirty Projectors ?
Notre précédent album, « Rise Above » (sorti en 2007, album-concept où le groupe reprenait, de mémoire, les chansons de l’album « Damaged » du groupe hardcore 80’s Black Flag – ndlr), était le premier sur lequel je voulais vraiment que Dirty Projectors sonne comme un « groupe ». « Bitte Orca » est un peu le prolongement de cela. Au lieu d’imaginer ce projet comme une entité à la maturité un peu forcée, j’ai voulu le poser davantage comme un germe dont les développements pourraient aller bien au-delà de ce qu’on a déjà fait auparavant. J’ai donc essayé de pointer les aspects de « Rise Above » qui me semblaient les plus intéressants, et de les explorer en les emmenant aussi loin que possible. Et l’un de ces aspects était de ménager de la place pour la voix de chacun. Que les tempéraments des membres du groupe ait une incidence audible sur ce que nous pourrions créer.
Est-ce que cela implique des changements dans la mécanique interne du groupe ?
Cela te force à voir les chansons sous des angles différents, en évitant de te répéter trop facilement. En ce qui me concerne, c’est la première fois que j’écris un album sans réfléchir trop abstraitement aux paroles ou aux arrangements dont pourrait avoir besoin la chanson, une fois composée. Autrefois, les orchestrations étaient pensées en fonction du contenu de la chanson, elles tiraient leur émotion de la musique en elle-même. Pour ce nouvel album, j’ai davantage essayé d’écrire en fonction de qui allait chanter les chansons : Amber, Angel (respectivement guitariste-choriste et claviériste-choriste, qui chantent plusieurs morceaux en lead sur « Bitte Orca » – ndlr), moi… Un peu comme sur les albums des Beatles, où celui qui chante a une influence importante sur les paroles, les arrangements, etc. Ça me plaisait beaucoup d’imaginer le tempérament de ces deux demoiselles fleurir et donner leur coloration à des chansons comme « Black Dove » ou « Stillness Is The Move ».
Avec le recul, quel est ton point de vue sur « The Getty Address », l’album-opéra de Dirty Projectors ?
Oh, « The Getty Address » était complètement différent… Ma tendance naturelle a longtemps été de concevoir mon métier en termes d’albums, de LP. Quelque chose qui doit être perçu comme une somme cohérente d’une durée bien déterminée – 40 minutes ou une heure, n’importe. C’était donc le cas sur « The Getty Address », mais aussi sur « Rise Above », en un sens. Sur « Bitte Orca » par contre, j’ai essayé de faire en sorte que chaque chanson soit cohérente en elle-même, qu’elle tienne debout toute seule, en 2-3 minutes. Comme si j’avais une dizaine d’albums différents, compilés en un album.
Considères-tu Dirty Projectors comme un groupe pop ?
Oui, bien sûr ! Enfin, je crois… A vrai dire, les gens me posent moins cette question que par le passé. Pour ma part, elle est totalement non-importante. Mais bon, d’un point de vue « philosophique », je te répondrai donc : « Mais bien sûr, voyons ! » (sourire).
Pourquoi ça ?
Eh bien c’est une musique « for the people, by the people »…
N’est-ce pas un peu frustrant, alors, de faire « seulement » de la pop quand on a les compétences musicales techniques et théoriques que tu as ? Ne rêves-tu pas parfois de « grande musique » avec des publics sérieux, dans des salles plus prestigieuses… ?
Pas vraiment non. Pour moi, tout ceci est un peu du jargon. Je n’aime pas trop l’idée de sélectionner son public, par exemple. La chose la plus importante dans la musique, pour moi, c’est que tu puisses l’appréhender selon des angles différents. Qu’elle varie sans cesse selon ton emplacement. La musique ne doit pas être circonscrite à une salle de concert. Je pourrais dire que j’aimerais parler, en musique, de ce dont JMW Turner parle en peinture : les rapports entre lumière et mystique, etc. Mais parler de ce genre de choses n’implique pas forcément que l’on doive se retrouver au musée ; tu peux ressentir cela en marchant dans la rue. Ça fonctionne n’importe où.
J’ai eu la même conversation avec Greg Saunier de Deerhoof : qu’est-ce que la pop music ? Il était plutôt intarissable sur ce sujet… Quel est ton point de vue sur la question ?
Eh bien… Qu’est-ce que vous en pensez, vous ?
N’importe quoi peut être pop, puisque « pop » signifie « populaire ». A partir du moment où ça s’adresse à tout le monde, on est dans la pop.
Oui… Et toi ?
Pour moi, la pop est avant tout affaire de mélodies. Des phrases plutôt courtes que l’on peut retenir facilement. Des gens comme Bach ou Satie étaient déjà pop, en un sens.
Complètement. Mais alors, existe-t-il un artiste qui ne soit pas pop ? On pourrait dire, par exemple, que Stockhausen, n’était pas « pop ». Mais si on lui avait demandé, il aurait dit que sa musique s’adresse à tous. En définitive, je crois surtout qu’est pop une musique dont la qualité touche le plus grand nombre.
Tu vas bientôt travailler avec Björk (c’est depuis chose faite, puisque David Longstreth a composé une suite de six chansons spécialement pour elle, qu’il est d’ailleurs venu interpréter en sa compagnie lors d’un concert de charité dans une librairie de Soho il y a quelque jours – ndlr) : vois-tu cela comme une sorte d’accomplissement ?
Bien sûr ! Son sens de la mélodie est absolument unique, je suis un immense fan de son travail. Sa musique a toujours été une grande source d’inspiration, et à la fois un grand mystère. Ecrire pour elle et avoir le privilège de venir jouer à ses côtés est un honneur incroyable. Mais je n’ai pas trop envie d’en dire plus : j’espère tellement que tout se passera bien et qu’elle appréciera ce que j’ai écrit que je ne veux surtout pas me porter la poisse (sourire) !
Tu as aussi collaboré avec David Byrne sur la chanson « Knotty Pine », présente sur la compilation « Dark Was The Night »…
C’est Bryce Dessner de The National – à l’origine de cette compilation – qui a eu le premier l’idée de cette rencontre. J’étais très anxieux à l’idée de travailler avec lui, mais il a été génial. Son attitude, son allure, sa façon de travailler… tout cela est très, très impressionnant. J’ai beaucoup appris, rien qu’en quelques heures passées à ses côtés.
Pourquoi, d’après toi, la musique africaine est-elle devenue à ce point à la mode, ces derniers mois, via des groupes comme Dirty Projectors (même si on peut difficilement vous taxer d’opportunisme à ce sujet), Animal Collective, Vampire Weekend, High Places, etc. ?
Ça n’est pas la première fois que ce genre de choses se produit. Que l’on soit dans les années 80, 90, ou 2000, ça ne change rien : on a toujours beaucoup emprunté aux musique traditionnelles. Dans les années 90, la mode de la transe empruntait déjà à certaines musiques indiennes, par exemple. L’indie rock aux Etats-Unis s’est nourrit majoritairement de deux courants assez influents dans les années 80, le college rock et le punk rock. Sur la côte Ouest, un label comme K Records a bâti sa réputation sur une éthique de l’urgence. On se foutait de la technique, l’important, c’était l’expression. Il était intéressant de constater que cette musique s’est aujourd’hui spécialisée dans la synthèse de musiques qui lui sont totalement étrangères, voire parfois antinomiques, en apparence. Ça me fait d’ailleurs penser à un truc : l’un de mes amis a réalisé une peinture représentant un obélisque avec le symbole de l’anarchie tagué sur son sommet (Il semble trouver cette peinture hilarante et peine donc à finir sa phrase – ndlr )… Et il a appelé cela « Monument To Anarchy » ! On peut imaginer sans problème des gamins taguant le bas d’une statue représentant un penseur très connu ou un chef d’état, mais élever une obélisque et la compléter par le symbole anarchiste à son sommet, c’est vraiment hilarant. Non ?
Propos recueillis par Marie Gallic et Maxime Chamoux.
CD « Bitte Orca » (Domino/PIAS), sortie le 9 juin.
Pourquoi portent ils des panchos?
encore des altermondialistes?
[...] Pour lire (ou relire) l’interview de Dave Longstreth, cerveau officiel de Dirty Projectors, c’est ici. [...]
[...] se peut que la réponse se trouve par là sur notre site. Enfin bon, j’dis ça, j’dis [...]
[...] Cet album est une sorte d’hommage à ce carré. Dave ayant réalisé qu’un album, ça peut être une suite de chansons indépendantes. Il a donc composé cet album en pensant à ses fidèles choristes Angel (basse et voix) et Amber (guitare et voix) pour tel ou tel morceau. Et, effectivement, pour une fois, le concept s’efface au profit de 9 perles qui n’ont besoin d’aucun collier pour exister. Mais ne vous méprenez pas sur la simplicité de la chose, si vous retournez le CD, c’est quand même Nietzsche qui fait face à Dave… (Pour lire l’interview complète de Dave Longstreth à l’occasion de la sortie de Bitte Orca, c’est par ici) [...]