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L’HOMME QUI AIMAIT LES FANS

Dans le n°2 de Voxpop, nous avons laissé carte blanche au photographe Raphaël Neal. Regard de fan triple, admiratif et franchement jouissif. Interview
Que t’es-tu dit lorsqu’on t’a demandé de faire des photos liées à la musique et au double ?
Les photos en rapport à la musique et que j’avais prises jusque là étaient assez décevantes. J’ai plutôt l’habitude de prendre en photo des modèles amateurs – mes amis ou parfois des acteurs comme Julie-Marie Parmentier ou Salim Kechiouche – que je peux modeler. Mais en rencontrant des musiciens dont j’admirais beaucoup le travail, tels que Chris Garneau ou My Brightest Diamond, je ne me sentais pas complètement libre de les modeler comme je le voulais, puisque eux évoluaient déjà dans un univers qui leur était propre, celui de leur musique et leurs chansons. Il y avait donc comme une concurrence entre eux et moi. J’avais alors l’impression de briser un mythe et de m’attaquer à l’une des bases de ma culture photographique : la photo de promotion. J’admire trop les musiciens pour m’exprimer de manière totalement libre avec eux. Lorsque je me suis lancé dans cette série pour Voxpop, j’ai pensé à l’autoportrait car c’était un des principaux sujets de réflexion de mon travail photographique depuis des années, même si j’avais arrêté de me prendre en photo depuis trois ou quatre ans, pensant que j’avais fait le tour de la question d’un point de vue narcissique. Mais comme je ne pouvais pas prendre en photo Björk ou PJ Harvey – même si j’aurais beaucoup voulu -, j’ai décidé de faire un truc assez drôle : ne pas imiter ces idoles mais opérer une mise en abyme de moi-même, comme un adolescent devant sa glace qui chante avec son peigne ses tubes préférés.

,Il s’agit de huit femmes ici : tu ne t’étais précédemment pas photographié en femme. Qu’implique ce travestissement parfois à la limite du grotesque?
Dans une série précédente d’autoportraits, un de mes personnages était une femme, et je ressemblais vraiment à ma mère, ce qui m’avait beaucoup troublé et poussé à abandonner cette démarche. La première des femmes que j’interprète ici est Mylène Farmer et c’est véritablement elle qui a motivé la série. Une galerie de Los Angeles m’avait récemment commandé un autoportrait, et je me suis rappelé que j’avais essayé de faire des portraits du sosie soit-disant officiel de Mylène Farmer. Elle s’appelle Elodie Myler, je l’adore, et je passe des heures sur son site à regarder toutes ses photos où l’on voit son maquillage un peu approximatif, ses tissus mal repassés etc… Un côté un peu grotesque donc, mais qui me renvoie forcément à l’imperfection de mes propres images, puisque je ne choisis pas forcément les plus beaux tissus et que je n’ai personne pour m’aider à les repasser. L’artifice et l’imperfection sont toujours visibles dans mes photos, mais c’est parce qu’au moment où je les fais, je crois profondément qu’elles sont parfaites. Lorsque j’ai réalisé mes premiers autoportraits, inspirés du cinéma, et que je me mettais contre le mur pour reprendre des poses d’Ingrid Bergman ou de Cary Grant, je pensais très fort à mes affiches de films préférées et, dans mon aveuglement, j’étais convaincu que les clichés allaient vraiment leur ressembler. Aujourd’hui encore, au moment où je vois la photo développée, c’est un choc, car je me rends compte de toute la contingence technique qui contredit la perfection que j’imaginais au départ. Et pourtant, je garde ces défauts et je les utilise car ils me plaisent et me correspondent. La grande différence c’est que mes autoportraits précédents étaient très premier degré, ils représentaient une vision fantasmée de moi-même – le dandy cultivé qui lit Huysmans – et là, même si mes photos sont très préparées, j’ai pris beaucoup de plaisir à les réaliser, et le côté grotesque de ces images vient sûrement de là : c’est toujours très gênant de regarder quelqu’un prendre du plaisir.

,S’agit-il d’une démarche de fan puisque c’est ton univers par rapport à chaque artiste que tu exprimes ici ?
Oui, ce sont des projections de moi-même à travers mes idoles. Il a cette sorte d’aveuglement qui fait que moi j’ai l’impression d’être elles, alors que si elles voyaient ces photos, c’est moi qu’elles y verraient. Et pourtant j’ai du mal à me voir dans ces images, alors qu’évidemment Mylène Farmer a de la barbe, Dory Previn est vraiment très mal maquillée – et puis ça m’étonnerait qu’elle ait une guitare Epiphone – , PJ Harvey a des chaussettes dans son bikini pour faire les seins et les jambes de Beyonce ne sont pas très épilées ! En revanche il n’y a aucun cynisme dans ces clichés, mais plutôt de l’humour. Je n’ai aucune envie de me moquer d’elles, au contraire, ce sont des véritables déclarations d’amour. Mais lorsque l’on dit à quelqu’un qu’on l’aime, on se sent un peu ridicule, et d’ailleurs on l’est toujours un peu. Le visage de l’amour n’est jamais lisse. Ce sont ici des déclarations d’amour au premier degré, complètement ressenties et qui peuvent être un peu terrifiantes pour leurs destinataires. En préparant ces photos, je me suis demandé avec quelles musiciennes je passais le plus de temps. Je les compare de plus en plus : par exemple Björk m’a un peu déçu ces dernières années, même si j’ai du mal à le dire car je l’aime tellement, et aussi parce que c’est une icône et que j’ai un peu peur de casser le mythe. Beyoncé, au contraire, ne peut que me surprendre. Bon, forcément, elle est partie de beaucoup plus bas que Björk, mais je suis saisi par ses sons, ses productions, malgré tous les défauts propres à son époque, son milieu et sa société de consommation.

,De Dory Previn à Aaliyah, tu balaies 30 ans de musique et tous les styles du revers de la main…
Oui, et c’était d’abord une envie de provoquer, de vous provoquer. Moi aussi j’ai une culture Inrocks et Technikart, mais il y a une chose commune dans ces journaux-là : ils ont tous un peu peur des femmes ! Et bien sûr que tous mettent PJ Harvey ou Björk en couverture d’un magazine lorsque leurs nouveaux albums sortent, mais ils n’hésitent pas à dire : « Ah bon, Tori Amos a fait un album de reprises? Tant mieux, ça nous change de ses pleurnicheries habituelles ! ». Alors que Tori Amos a un amour du son, ce qui n’est vraiment pas le cas de tous les gens qu’ils mettent en couverture. Elle participe d’ailleurs à tous ses remixes, et elle s’est même mariée avec son ingénieur du son. En fait, j’ai l’impression que c’est plutôt le côté monstrueux ou castrateur des chanteuses qui intéresse les magazines, comme lorsque les Inrocks mettent The Gossip nue en couverture. C’est comme s’ils avaient peur de défendre une musicienne qui assume sa féminité sans monstruosité, comme Tori Amos. Mais c’est vrai aussi que je tiens à cet éclectisme musical car je n’ai aucun cynisme ni aucune envie de hiérarchiser les musiciens, même si j’aurais du mal à écouter Céline Dion, enfin, sauf si elle fait un bon morceau.

,Quelles musiciennes manquent à cette série ?
SCHOPENHAUER
Photobucket

Peut-être Stina Nordenstam ou Brigitte Fontaine, même si elles ne m’ont pas semblé aussi importantes que les autres pour cette série. Pendant la semaine où j’ai fait ces photos, je rêvais la nuit que j’étais Britney Spears ! Ma galerie new-yorkaise, Envoy, m’a demandé de réaliser un cliché inspiré de Schopenhauer, et quand on regarde l’image que j’ai réalisée, on ne peut probablement pas s’empêcher de penser à Britney Spears. Même si j’aime bien son dernier album, je ne peux pas dire qu’elle m’intéresse en tant que telle. Elle est quand même très différente des artistes que j’ai voulu représenter ici. Et si on peut penser qu’elle en train de grandir, c’est parce qu’elle est vraiment plus qu’épaulée, au niveau de l’image notamment. Tori Amos, au contraire, s’est produite pendant des années dans un piano-bar, devant un public qui lui en balançait plein la gueule, où les gens parlaient pendant qu’elle jouait et lui lançaient des objets sur scène. Mais Britney Spears est aussi une revenue, et sur Blackout elle évoque cette bataille entre deux cultures, celles des paillettes à l’américaine et celle de la petite ville des Etats-Unis dont elle est issue. Britney Spears m’intéresse parce qu’elle parle de son époque, la nôtre, où il n’est plus choquant de tout mélanger, les époques, les cultures ou encore Aaliyah et Dory Previn.

,Dory Previn, la schizophrène torturée
Cela m’a paru évident de l’inclure dans cette série car c’est une artiste schizophrène, donc double. Elle a d’ailleurs écrit une chanson incroyable qui s’appelle Doppelgänger et qui est très importante pour moi. C’est aussi le titre d’une série de mes photos montrée à la galerie Envoy à New York en septembre dernier. Cette dualité me parle donc tout particulièrement. J’ai repris sur la photo une phrase d’une chanson où elle dit à son père : « Oh dad, the broken promises ». C’est aussi ça la schizophrénie, l’âme brisée, « broken soul ». Pour la photo, j’imaginais Dory Previn devant un vieux papier peint, un peu comme sur le morceau With My Daddy in the Attic dans lequel elle raconte la séquestration que son père lui a fait subir, sans compter l’inceste qui est très présent. Ce qui me parle beaucoup, c’est qu’elle se bagarre contre elle-même, contre ses propres démons, mais non sans humour au vu de ses nombreuses chansons plutôt funky.

Beyoncé, la rebelle soumise

C’est ma passion du son qui fait que j’aime Beyoncé, ainsi que les souvenirs de mon adolescence lorsque j’écoutais les basses au casque très fort et qui me faisaient penser à des battements de cœur. Le R’nB c’est ça, les basses, le groove ! On retrouve chez Beyoncé quelque chose de très maternant, à la fois passif et sexuel : genre « je suis plus forte que toi mais je suis aussi ta chienne ». D’ailleurs beaucoup de gens ont commenté l’aspect sexuel de cette image. Beyoncé revendique son indépendance, mais elle ne peut pas se passer de son mec, c’est un vrai paradoxe mais aussi un compromis de vouloir être indépendant sans l’être complètement et tout en en ayant conscience. De cette conscience de ne pas pouvoir être totalement libre naît une vraie liberté que n’a pas la plupart des gens qui se disent rebelles.

,Aaliyah, l’enfant-star chez les adultes
Pour moi le grand événement de 2001, ce n’est pas le 11 septembre mais la disparition d’Aaliyah ! Ça m’a beaucoup troublé parce que j’écoutais son album en boucle depuis plusieurs mois. Cet album, produit entre autres par Timbaland, est vraiment incroyable. Le premier morceau We Need a Resolution est sidérant avec ce sample de saxophone, ces rythmes en boucle, ce son à l’envers. Aaliyah c’est aussi une rebelle, ne serait-ce que par son jeune âge. D’ailleurs, la chanson Age Ain’t Nothing but a Number m’a toujours beaucoup fait rire. Et puis elle est une des rares à ne jamais s’être mise en petite culotte dans ses clips. Elle est vraiment la fille adoptive de Timbaland et de Missy Elliott, une enfant plongée dans un monde d’adultes qui eux-mêmes s’amusent comme des enfants. Et puis son avion qui s’écrase en deux minutes et ce destin brisé dans sa montée, c’est le mythe classique Marilyn ou James Dean. Il y a une qualité dans sa musique qui m’inspire vraiment le respect et je la vois comme différente, une sorte d’ovni terrestre quoique extraordinaire. Sur la photo, il y a ce fond étoilé fait d’un tissu que j’affectionne tout particulièrement, comme pour signifier qu’elle a rejoint les étoiles, le « Walk of Fame », quoi ! Elle a ce côté petite meuf du R’n’B mais qui est bien là, d’où ce regard droit dans l’objectif. C’est un peu l’enfant en moi qui vous dit : « Regardez-moi, regardez-moi ! ». Mes photos sont toujours liées au souvenir des émotions, de l’odorat, c’est comme s’il y avait quelqu’un d’oublié qui se battait à l’intérieur de moi, un peu comme dans cette chanson de Kate Bush Under Ice où une femme fait du patin à glace sur une rivière glacée et se rend compte qu’il y a quelqu’un sous l’eau. Je ne suis pas le prince des voleurs, mais celui des oubliés ! Et Aaliyah aussi c’est un peu une oubliée.

,Björk, la maman pragmatique
BJÖRK
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Pour moi Björk c’est une maman, mais très érotique malgré son côté femme-enfant. Comme Björk est une sorte de créature que l’on n’imagine pas trop mettre une culotte ou un soutien-gorge, j’ai décidé de la rendre un peu plus quotidienne, plus créatrice que créature. Je voulais montrer ce côté très concret de Björk, qui sait faire à manger et remplir des papiers. Comme Dory Previn, Björk est quelqu’un de double, à la fois complètement fantaisiste et très pragmatique. Les gens l’imaginent comme une créature qui gambade dans la forêt, mais je sais très bien qu’elle sait trouver l’argent pour faire les courses et qu’elle fait de la musique le soir quand tout le monde dort. Ce qui me touche dans ces artistes c’est toujours leur dualité. À chaque fois je vois chez elles cette insoumission, cette revendication d’indépendance mais aussi cette incapacité à ne pas séduire. En fait elles veulent vivre par elles-mêmes, mais elles ont toujours besoin du regard de l’autre pour exister.

,PJ Harvey, l’homme déguisé
PJ HARVEY
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Comme presque toutes les autres chanteuses ici, j’ai découvert PJ Harvey à l’adolescence. Ce qui est évident ici, c’est qu’elle ressemble à un travesti parce que pour moi, PJ Harvey se travestit à chaque nouvel album avec une nouvelle coupe ou une nouvelle manière de s’habiller. C’est un peu comme Beyoncé, dont les coiffures évoluent à chaque disque : un coup c’est bouclé, un coup c’est raide, on prend les bigoudis de maman et on s’amuse ! La période de PJ Harvey que j’ai voulu montrer dans cette image est celle qui me fascine le plus et qui m’a permis de la découvrir. Je suis toujours aussi fan d’elle, et c’est peut-être celle qui m’a le moins déçu après toutes ces années. Il y a indéniablement un côté travesti chez PJ Harvey, avec ses références à Betty Page, aux pin-ups des années 1950 avec leurs lèvres rouges et leurs yeux peints en bleus. Mais en même temps, on dirait un homme. J’ai donc tout de suite pensé à un travesti ou à une femme se maquillant, d’où l’importance de la salle de bain et du rapport intime que l’on entretient avec ce lieu, quand on s’enferme à clé par exemple. J’avais donc cette vision du travesti qui se maquille chez lui, devant son miroir. PJ Harvey a pour moi ce côté masculin déguisé en fille, peut-être parce qu’elle est toute petite et que lorsqu’on la voit avec sa guitare, on se dit qu’elle fait quelque chose qu’un homme devrait faire.

,Kate Bush, la n° 1 sur la liste
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Bon, je suis un mec un peu fou qui fait constamment des listes de mes chansons et films préférés, et Kate Bush c’est l’artiste que j’aime le plus, tous domaines confondus. Cela ne concerne pas que sa musique d’ailleurs, puisqu’elle a aussi réalisé un moyen-métrage de 45 minutes inspiré d’Hoffmann et du film de Michael Powell Les chaussons rouges. Et puis elle tournait ses clips toute seule, comme celui de Army Dreamers ou de Babooschka. C’est pas mal pour une femme qui n’avait jamais utilisé de caméra de sa vie ! Kate Bush c’est une vraie nounou maternante, et sur cette photo j’ai voulu suggérer la rondeur de son visage et le réconfort que m’inspirent ses expressions. Kate Bush c’est un nounours, mais qui derrière son côté rassurant nous confronte dans ses chansons à quelque chose de pas toujours très joli. Pour cette photo, je me suis inspiré du clip de Hammer Horror dans lequel elle porte une rose et une voilette noire. Avant même de connaître Kate Bush, j’étais fasciné par les voiles, les prostituées très aguicheuses mais à la fois figures de mort. Mon album préféré est The Dreaming qui date de 1982, et c’est pour moi le meilleur disque du monde. D’ailleurs la pochette rappelle le morceau Houdini qui s’inspire du célèbre magicien du début du siècle Harry Houdini, dont un des tours était de disparaître enchaîné dans l’eau alors que sa femme, l’embrassant pour lui dire au revoir, lui passait la clé du cadenas. Cette idée de la clé qui passe sans qu’on ne la voie, j’ai l’impression que c’est l’idée de toutes mes images: un mystère aveuglant qui fait que lorsque je prends la photo, je n’en connais pas le contenu.

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