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O Solo Mio (1ère partie)

Rencontre avec l’idole des nerds, quelques semaines avant la sortie d’un quatrième album enregistré en compagnie de ses Jicks adorés.
Le sempiternel schéma « enregistrement-promo-tournée » est-il usant à la longue ?
Ça fait tellement longtemps que je le pratique (sourire)… Je ne sais plus à quoi ça ressemble, de ne pas le suivre. Ça n’est pas si dur que ça, il ne faut pas exagérer. Mon regard sur les choses a changé : j’ai deux enfants, dont un bébé de quatre mois. Toute ma responsabilité, tout mon investissement psychologique et émotionnel se focalisent désormais sur eux. Je pourrais parler des heures aux journalistes sans que cela ne me cause une quelconque douleur ; mais je ne me sens plus « responsable » devant eux comme je l’étais lorsque je n’avais pas d’enfants. Il y a plus important dans la vie… Il faut dire aussi que je n’ai pas réellement fait de promo pour le dernier album (« Face The Truth », en 2005 – ndlr), et je me suis dit que je pouvais au moins faire cet effort pour le nouveau, et pour le groupe. Et puis après tout, se laisser porter, parler aux gens de l’album que tu viens de faire, après être resté cloîtré chez toi pendant quatre mois, ça ne peut faire que du bien (sourire) ! Par contre, je ne peux toujours pas supporter les photos. Ça, je n’y arriverai jamais, ça m’horripile toujours autant. Quel intérêt de faire des photos si c’est pour te retrouver avec la tête du même parfait crétin. Tous les jeunes groupes doivent passer par là, adopter des poses stupides, faire semblant de sauter ou d’avoir une attitude dynamique, mettre telle ou telle fringue, mais maintenant, avec le privilège de l’âge, je peux dire : « Je le ferai pas, na ! » (rires).

,En écoutant « Real Emotional Trash » on a l’étrange impression que vos centres d’intérêt – et pas seulement en musique – ont changé. Est-ce le cas ?
Oui, peut-être… « Face The Truth » était plus un « album de déconne », où je balançais le plus d’idées possibles, en essayant de voir ensuite ce qui collait et ce qui ne collait pas. Il a été fait quasiment sans effort. Ça ne veut pas dire qu’il n’a aucun intérêt, juste qu’il était plus léger. Nous étions plus nombreux à nous investir sur « Real Emotional Trash », et nous sommes tous restés concentrés sur nos objectifs. Nous voulions vraiment réaliser le meilleur album possible, car avions foi dans les chansons à la base. J’ai donc ressenti plus de confiance et d’excitation au moment d’enregistrer cet album. Notre ingé son venait me voir en m’assurant que c’était le meilleur album sur lequel il avait jamais bossé, Janet (Weiss, batteuse des Jicks – ndlr) disant « J’adore faire ce genre de morceaux !! » Et moi, j’étais au milieu, et je me disais, « bon, les gens ont l’air contents d’être là ». Du coup, j’étais content aussi (sourire).

,« Face The Truth » était truffé de synthés et d’arrangements. Pour « Real Emotional Trash », l’objectif était-il de faire un pur album de rock ?
L’important était que l’on sente ces cinq personnes jouant ensemble dans la même pièce. Ce qui ne veut pas dire que cet album est plus « simple » que le précédent. Il est compliqué à sa manière. Nous voulions surtout limiter les overdubs, les arrangements, et davantage réfléchir à la dynamique, à la façon que nous avons de jouer tous ensemble. Auparavant, cela ne nous préoccupait que lors des répétitions, lors de la préparation des tournées, mais jamais vraiment lors de l’enregistrement des albums, où nous fonctionnions davantage à partir de collages, de petites astuces de post-prod, etc. Tant et si bien qu’à la fin j’étais presque surpris que cela forme une chanson (sourire) ! Cette fois-ci nous avons bien fait attention à construire les chansons selon une logique de groupe, en veillant à ce que chacun apporte aux morceaux sa touche la plus personnelle possible. Paradoxalement, même si cet album est plus « collectif », que davantage de personnes y ont participé, je me sens personnellement très attaché à cet album. Il représente beaucoup pour moi.

,STEPHEN MALKMUS – « JO JO’S JACKET »

,Voyez-vous des changements majeurs dans l’écriture de vos textes ?
Non, pas vraiment. Peut-être que deux ou trois chansons, dans leur ton, peuvent trancher un peu avec ce que j’ai pu faire auparavant, mais ça ne traduit pas chez moi un quelconque changement émotionnel ou psychologique. Pour moi, les mots viennent toujours d’un endroit qui m’est étranger, que je ne contrôle pas – et que je ne cherche pas à contrôler, d’ailleurs. Je les laisse venir, sans les forcer. Je suis bien plus obsessionnel pour tout ce qui concerne l’aspect plus « musical » d’une chanson : sa composition, ses parties de guitares, le son des guitares… À vrai dire, les paroles, je m’en tape même un peu (petit rire assez étrange et difficile à interpréter – ndlr)

,Les chansons de cet album sont assez longues, et laissent une large place aux guitares. Cette notion d’ « espace » était-elle importante pour vous ?
Effectivement : je voulais un album où l’on puisse respirer, où l’on puisse laisser les choses se dérouler tranquillement, en leur faisant confiance, sans essayer de les couper en permanence. Il fallait que le groupe puisse s’épanouir. En tant que songwriter, j’ai toujours tendance à mettre la voix au centre des chansons, en ne laissant aux parties instrumentales qu’une toute petite marge pour s’exprimer, généralement en intro, avant que le chant n’arrive. Pas là : je voulais vraiment que les instruments aient tout le temps de s’installer. Je n’ai pas cherché à rajouter telle ligne de voix ici ou là. C’est une question de confiance dans ce que les instruments ont à apporter au morceau. Sur certains morceaux, comme « Baltimore » ou « Hopscotch Willy », les refrains ne sont d’ailleurs pas chantés. J’avais quelques idées de paroles, mais ils n’en avaient pas besoin. Mine de rien, il m’a fallu un certain temps avant de comprendre qu’on peut avoir un couplet chanté, puis un refrain instrumental, sans que cela pose problème. C’était agréable de se rendre compte que je n’avais pas toujours à l’ouvrir (sourire)

,En ce sens, diriez-vous que « Real Emotional Trash » est votre album le plus « américain » à ce jour ?
Dans un sens, oui. Mais alors « américain West Coast »… En Europe, et en France particulièrement, vous arrivez bien à cerner ce style « américain ». C’est évidemment beaucoup plus compliqué pour nous. Mais je vois ce que l’on entend par là : le jazz américain, par exemple, est plus coulant, plus détendu que les autres styles de jazz, c’est vrai. Dans notre cas, je pense que cela tient surtout au feeling très « live » du disque, mais aussi à la constitution du groupe, qui est assez nouvelle : il y a deux filles, nous venons tous plus ou moins du post-punk… toutes ces choses qui nous empêchent quoi qu’il arrive de sombrer dans les jams de blues (sourire)… Il y a une certaine retenue. Mais il subsiste effectivement cette très américaine façon de s’étaler, de prendre son temps… Faire le tour de la pièce pour regarder jouer le groupe… Jouer à la rock star juste parce que ta femme te regarde (sourire)

,STEPHEN MALKMUS – « BABY C’MON »

,Avec le temps, accordez-vous plus d’importance à l’idée d’une certaine tradition, d’un certain héritage musical américain ?
Je ne sais pas trop… La plupart de mes héros musicaux – comme Can ou The Fall – ne sont pas américains, ou alors, comme The Velvet Underground, pas « typiquement américains ». J’aime plutôt bien The Grateful Dead et Jefferson Airplane, mais pour des raisons presque extra-musicales. Leurs chansons sont pas mal, mais ce que je préfère chez eux, c’est leur esprit, leur côté outsiders, la façon qu’ils ont eu de rester toujours à la marge, à distance du mainstream pur et dur… Ils n’ont jamais fait ce que les gens attendaient d’eux. Pendant les années 80, ils ont toujours essayé d’éviter de creuse le filon de la nostalgie 60-70’s. À l’époque du premier Pavement, nous réagissions à tous ces trucs horribles qui étaient en vogue : le hair metal, la soupe commerciale dont MTV nous abreuvait… Nous voulions faire une musique sauvage, « hérissée », avec de la morve au nez. Mais aujourd’hui, tout le monde fait de la musique hérissée avec de la morve au nez. Il faudrait donc à nouveau aller dans l’autre direction (sourire)

SUITE ET FIN DE L’INTERVIEW DE STEPHEN MALKMUS MERCREDI 20 FÉVRIER

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