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INTERVIEW

Adele est la coqueluche des playlist radio en France et sera bientôt en tournée. Version longue de l’interview parue dans Voxpop.
Comment l’album a été écrit et enregistré ?
Quand j’ai signé avec ma maison de disques en août 2006, je n’avais que six chansons de prêtes pour un disque. J’ai travaillé dur pour que d’autres chansons émergent. Écrire pour moi c’est explorer mon côté sombre et ça m’était délicat de constater que des gens venaient investir leur argent, leur ambition et leur passion là-dedans. Ça m’a pris des mois pour écrire. Puis ça c’est débloqué. J’ai rencontré mon futur ex-petit ami et du 6 mai au 31, j’ai écrit neuf chansons. On a retravaillé sur ces chansons avec Jim Abbiss (Placebo, Arctic Monkeys, Kasabian). On est arrivé à cette production pop qui nous a convenu.

,Vous écriviez des chansons depuis longtemps avant ça ?
J’écris depuis que j’ai 16 ans. Ça ne fait pas si longtemps que ça. Avant, ça ne me venait même pas à l’esprit. Je ne trouvais le plaisir que comme interprète des chansons des autres. Quand j’ai eu 16 ans, j’ai senti que ma voix évoluait, s’améliorait. J’y mettais plus du mien quand je chantais, plus de passion et de sincérité. J’avais besoin d’être crédible quand je chantais, c’est pour ça que j’ai écrit mes paroles. Je n’écris pas si facilement que ça. Ça peut partir d’un mot qui m’inspire mais après ça peut prendre du temps pour peaufiner. Il n’y a pas de déchet après ce travail. Toutes mes chansons sont sur l’album. Je n’en garde aucune en réserve.

,Vous vous souvenez du moment précis où vous avez pensé que chanter allait devenir un boulot à plein temps ?
Dans mon esprit, chanter n’a vraiment jamais été associé à toute notion de parcours professionnel. Je me suis d’ailleurs toujours plutôt imaginer travaillant dans un magasin le jour et monter sur scène le soir dans des pubs. Je n’ai jamais fantasmé ce métier sur du plein temps. Je n’ai réalisé qu’une fois mon contrat signé. Avant, je n’existais artistiquement que via MySpace et pour ma famille. J’ai quasiment enchaîné ça avec le lycée. Je n’ai pas eu le temps de me poser des questions d’orientation professionnelles.

,Les chansons sont très personnelles…
Carrément autobiographiques même. Je suis gênée à l’idée de chanter les problèmes des autres. Ça me paraît compliqué de rendre glamour cette bouteille posé sur cette table devant (elle la montre du doigt, ndlA) et faire une chanson dessus. Ce n’est qu’une bouteille. Ça me paraît très ennuyeux de chanter des chansons sans ressentir profondément ce dont elles parlent. Vivre avec des chansons tous les soirs avec des hauts et des bas pendant 18 mois, c’est éprouvant. Surtout quand ça parle à peut près tout le temps de relations qui vont mal. C’est pour ça qu’il y a cette reprise de Bob Dylan “Make You Feel My Love“. Bon, je trouve sa version pas terrible avec sa voix, mais c’est une des plus belles chansons jamais écrite pour moi notamment au niveau des paroles. Il dit juste tout ce que moi j’ai envie de dire dans mes chansons. Je suis très fière de la version qu’on a fait. En ce sens c’est une chanson qui m’est devenue très personnelle.

,Avez-vous été inspirée par des chanteuses pop anglaise avant de vous mettre à chanter ?
Non, je n’ai jamais été inspirée par des Anglaises. Que des noires américaines. Je ne sais pas pourquoi, une espèce d’impression d’être née au mauvais endroit. Mes idoles anglaises sont les Beatles et Billy Bragg. Bien sûr Amy Winehouse a été très importante également. J’aime les voix. Tout ce qu’il y a autour d’elle m’indiffère mais sa voix me bouleverse. Avant elle il n’y avait pas vraiment eu de chanteuse anglaise pour m’inspirer en tous cas. En ce moment il n’y a que ça par contre !

J’ai lu que, écolière, vous vous étiez retrouvée en classe la seule blanche avec uniquement des noirs comme camarades. Cela a été une ouverture musicale pour vous ?

Oui ! C’était formidable. J’avais 9 ans et dans une grosse période pop avec les Spice Girls. J’ai quitté ensuite cette école pour revenir à Brixton quelques années après et des amis, noirs, m’ont fait écouter Destiny’s Child, P Diddy, Beyoncé, tout le R’n’B. J’ai beaucoup appris de l’attitude du R’n’B et de la soul. Ça manque énormément à la musique blanche. Je n’aime pas l’état d’esprit de la pop blanche. Je n’arrive pas à m’intéresser au rock. Le R’n’B a beau être souvent assez mauvais, cette attitude reste très libératrice même si la chanson est triste. Je vous semble peut-être un peu étroite d’esprit dans mes goûts musicaux mais les groupes m’agacent en général. Ils s’écoutent beaucoup jouer et sont cyniques. Je trouve l’esprit du Rythm & Blues plus généreux.

,Vos chansons, elles ont des connotations soul mais restent très pop tout de même ?
J’aime les chansons pop en fait. Même si j’aime la Motown, je n’ai envie ni d’écrire, ni de faire ma musique dans ce style. Et puis ça y est, ça a été fait et d’une manière incroyable ! Il y a encore des gens qui continuent d’écrire dans ce style, bonne chance à eux mais c’est assez casse gueule. Les mecs qui ont fait ces chansons, je ne me souviens plus de leurs noms mais ils ont fait un boulot de fous. J’aime les chansons pop qu’on entend sur les FM d’autoroute, parce que du moment que c’est réussi, vous avez beau être de mauvaise foi, elle vous restent quand même en tête. J’aime me considérer comme une chanteuse de soul, mes chansons sont pop, à part une ou deux un peu jazz folk. Intentionnellement j’écrit de la pop. Je ne cherche pas à produire de la musique arty. Je cherche à ce que ce soit cool. J’aime les chansons qu’on se met à chanter volontiers quand on les entend, ça ne m’intéresse pas d’avoir des gens qui trouvent incroyable la façon dont la basse arrive à tel ou tel moment de ma chanson. De la soul pop, voilà ce que je fais.

Dans le film “Control“ sorti récemment, on voit beaucoup le personnage de la femme de Ian Curtis : mariée jeune, mère jeune avec un quotidien difficile. C’est un profil qu’on retrouve souvent dans les rues anglaises, plus qu’en France, encore aujourd’hui. Vous comme Kate Nash, ne seriez-vous pas des symboles d’un regain d’affirmation des jeunes Anglaises ?

Je n’ai pas vu le film. J’avoue que je n’avais pas pensé à regarder les choses de cette façon. Visiblement il y a eu un déclic. Des filles se sont affirmées et il y a eu des labels pour leur faire confiance. J’ai l’impression que tout se préparait depuis longtemps et que ça n’explose que maintenant. Ça fait quelques années que je vois les femmes prendre plus d’indépendance. La démarche “Do It Yourself“ est très populaire en Angleterre. Les filles se préoccupent de garder le contrôle de leur avenir beaucoup plus qu’auparavant. L’industrie de la musique ne semble pas avoir autant évolué. On a plutôt affaire à des hommes en général. Je ne suis pas sûre qu’un bouleversement ait eu lieu. D’un autre côté, je ne me rends pas compte de tout, je suis encore très jeune.

,Cet avènement fait des chanteuses les nouvelles cibles privilégiées des paparazzi, ça ne vous fait pas un peu peur ?
Ça ne m’inquiète pas trop pour l’instant. Tout a commencé en octobre. Pendant toute une période, je n’étais pas trop inquiétée puisque le disque n’était pas sorti, les chansons étaient nouvelles pour tout le monde. Quand le single est sorti, puis l’album, tout s’est enchaîné. Les chansons sont passées partout et que j’ai reçu des nominations pour les Brit Awards. Du coup j’ai fait des émissions de télé importantes, celles de Jonathan Ross et Jools Holland.

CHASING PAVEMENTS – Live at Jonathan Ross’ 2007

Tout s’est emballé, l’album a vu ses ventes augmenter, j’ai rompu avec mon petit ami. Mais avant tout la presse s’est déchaînée. Les critiques ont toutes été élogieuses et quelques unes m’ont descendue. Ça ne me fait rien. Je me dis que pour Lily Allen ça a été bien pire. Pour être honnête, j’adore lire les histoires de stars, mais ça ne me dit pas trop d’en devenir une. Je suis chanteuse pas une bête de foire. J’ai envie de faire des trucs de chanteuse : chanter, faire des disques et des concerts. Les paparazzi en Angleterre sont un cauchemar pour tous les gens de ce métier. Je ne crois pas en la célébrité. Ça ne m’impressionne pas. Après avoir dit ça j’espère que je ne m’enverrais jamais en l’air (elle pouffe de rire). Je veux dire publiquement.

,Vous avez vu Kate Nash, Amy Winehouse, Duffy en concert ?
Oui toutes. J’ai vu Duffy il y a quelques jours, j’ai aimé.

Ressentez vous de la fierté de voir ce succès arriver pour vous toutes ?

Je suis très heureuse de leur succès à toutes. Je ne compte pas Amy Winehouse là-dedans car elle était déjà connue après son premier album “Frank“. Tout a plutôt commencé avec Lily Allen. Ça a marché, et ça laissait un créneau un peu différent pour une autre fille juste derrière, ça a été Kate (Nash) et ça a marché aussi. Même chose pour moi ensuite et maintenant c’est Duffy. C’est génial et très drôle à la fois. Ça ne se limite pas à un disque. Plus on est associées dans les journaux, plus ça nous donne de visibilité. On peut se méfier des “scènes“. Regardez la scène indie que le NME avait soutenu dans la foulée des Libertines, ça c’est vite essoufflé ! Avec nous, il n’est pas question d’une scène mais de musique. Ça ressemble à une scène mais ce n’est pas aussi préfabriqué. Et au final ça marche beaucoup mieux et c’est un gage de qualité. Si tu vends des disques, c’est que tu es bon, si tu vends des places de concerts, c’est que tu es bon. Chacune de nous a un univers différent. Alors oui je suis fière d’en faire partie et je suis surtout fière du public anglais qui nous a accueilli les bras ouverts.

,Pensez vous que votre exemple à toutes va encourager davantage de vocation de chanteuses chez les jeunes anglaises ?
Oui. Je crois que c’est bien de proposer enfin un éventail de chanteuses britanniques pouvant rivaliser avec les Américaines. On arrive dans un contexte très favorable pour nous où tout un mythe de la chanteuse-diva-star a pris du plomb dans l’aile. La déchéance de Britney Spears n’est que l’illustration la plus caricaturale. Il y a cinq ans, on n’aurait jamais vu quelqu’un comme moi numéro 1 un Royaume Uni. En cinq ans, une série de gamines de 16 ans ont puisé dans cette culture des chanteuses américaines pour proposer quelque chose de différent.

,Et pour les Anglais qui fantasment souvent sur des mannequins, pensez vous devenir une nouvelle variante de l’idéal féminin ?
Et pourquoi pas ? Les ados font peur quand on les imagine fantasmer sur Britney Spears ! Je me souviens quand j’étais avec mon petit ami, il m’arrivait de lui demander de me montrer les filles qu’il trouvait attirantes. C’était déprimant de voir que toutes celles qu’il retenait étaient des stéréotypes assez vulgaires. Elles ne dégageaient pas une personnalité très affirmée. (Elle prend un ton pastoral) Mes sœurs vous allez maintenant pouvoir être aimées pour ce que vous êtes !

À retrouver également dans le dernier numéro de Voxpop :

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