Les réalisateurs de cinéma sont souvent fans de musique. Voici notre sélection collégiale de nos incursions préférées de la pop sur grand écran
« IN DREAMS » de Roy Orbison dans “Blue Velvet“ de David Lynch (1986)
David Lynch raconte qu’il construit ses films à partir de ses rêves. Dans son troisième long-métrage, Blue Velvet, on peut en conclure que le réalisateur américain a souvent reçu la visite de la voix angélique de Roy Orbison pendant son sommeil. A preuve l’utilisation d’une des plus belles chansons du seul singer songwriter capable d’humilier vocalement Elvis Presley dans une scène perverse. Frank Booth psychopathe désoxygéné (Dennis Hopper) et sa bande kidnappent Jeffrey Beaumont (Kyle McLachlan) pour une virée nocturne. Highways dévalées à toute blinde, rires, insultes, tentatives d’intimidation sur le jeune crétin à mèche qui ose séduire la créature Dorothy Vallens (Isabella Rossellini) et s’intéresser de trop près- le con- à une oreille coupée. Pour cela tout le monde va s’arrêter dans le repaire moitié maison de passe moitié planque à dope tenu par l’effrayant Ben (Dean Stockwell) qui selon Booth-Hopper est: « suave, putain, jamais vu quelqu’un d’aussi suave !» Tellement suave d’ailleurs que que quand on lui dit « Candy colour clown », Ben se saisit d’un micro et se lance dans un Playback dément sur “In Dreams“ d’Orbison. Dennis Hopper semble au bord de la transe. Kyle McLachlan est effrayé. Plus tard Hopper dérouillera violemment McLachlan, non sans lui réciter les paroles de la même chanson : « In dreams I walk with you ! In dreams I talk to you ! In dreams you’re mine ! » Tout l’art inquiétant de Lynch s’est infiltré dans un rockabilly doux-amer. Roy Orbison, connu pour être un type d’une gentillesse et d’une douceur rare, en a-t-il fait des cauchemars ?
JVC
,« TINY DANCER » de Elton John dans “Almost Famous“ de Cameron Crowe (2001)
Le rock a connu un premier âge d’or dans les années 60 et 70. Un âge inimaginable aujourd’hui puisqu’il était, à l’époque, un médium aussi puissant que le cinéma et beaucoup plus que la télévision. Ce n’est pas pour rien que John Lennon déclarait que les Beatles étaient plus importants que Jesus Christ dans la vie des jeunes. Le film de Cameron Crowe suit un groupe imaginaire, Stillwater, au cours d’une tournée américaine au début des années 70. Le réalisateur, ancien journaliste rock , couche sur écran nombre d’anecdotes collectés en traînant avec les Allman Brothers, les Eagles ou encore Led Zeppelin. Dans cette scène, le guitariste-vedette du groupe retourne dans son tour-bus après une soirée sous LSD. Son escapade irresponsable a sensiblement énervé ses compagnons de scène. Rien de tel que ce bon vieux Elton pour détendre l’atmosphère. Vous en doutiez ? Et bien oui, VoxPop vous rassure, il n’y a pas de honte à estimer que Elton John a pu être génial en 1973. Certes, il faut avoir un goût certain pour le charme de la pop rock cocaïnée de l’époque mais cette séquence magique permet au jeunes générations de goûter un peu de cette ambiance de la jeunesse des baby-boomer : l’insouciance de la jeunesse pré-crise, pré-SIDA, où le travail n’était pas un souci, où le rock était au centre des préoccupations…
BD
,« NEW SLANG » de The Shins dans “Garden State“ Zach Braff (2004) :
Peut-on rêver mieux comme directrice marketing que la sublissime Natalie Portman tendant son casque à Zach Braff et lui assurant : « Ecoute ; cette chanson va changer ta vie » ? Car à défaut de changer la vie du personnage principal de ce sympathique Garden State (2004), c’est bien la vie de James Mercer et ses amis que cette séquence a bouleversé. D’honnête formation indie, The Shins sont passés, en l’espace des quelques secondes de cet exquis « New Slang », au stade de véritable phénomène pop outre-Atlantique – talonnant même l’indétrônable Nevermind de Nirvana en termes de ventes chez SubPop ! À ce niveau-là, une boîte de chocolat en guise de remerciements s’impose.
MC
« FOXY LADY » de The Jimi Hendrix Experience dans “Wayne’s World“ de Penelope Spheeris (1992)
On aurait pu choisir le délire sur “Bohemian Rhaposody“ de Queen mais bon, pour le fun c’est la mise à l’honneur du tube du Jimi Hendrix Experience qui s’y colle. Wayne’s World, c’est l’exemple parfait du film idiot pour ados attardés qui permet de prôner un goût certain pour la culture rock auprès d’un public ado souvent plus intéressé par les jeux vidéo. Mike Myers est un indécrottable enfant du rock. Il a par la suite rendu culte Burt Bacharach dans la série des Austin Powers. Il est sensé depuis trois ans incarner Keith Moon, le batteur fou de The Who dans un biopic, mais on n’a toujours pas de nouvelles du projet.
BD
,« COMIN’ BACK TO ME » de Jefferson Airplane dans “The Indian Runner“ de Sean Penn (1991)
D’un côté il y a Joe Roberts (David Morse), ancien fermier, devenu policier. Joe est bon époux, bon père de famille, serviable, miséricordieux. De l’autre, son petit frère adoré Frank Roberts (Viggo Mortensen). Frank cherche à donner un sens à sa vie qu’il juge absurde. Il ne fait rien pour réfréner sa violence et ses envies de délinquance. Il rejette toutes les mains que lui tendent, tour à tour, son frangin, la société, l’amour. Au milieu de ces deux personnages fondateurs de l’Amérique écartelée, il y a le Nebraska et ses paysages ruraux dont on ne s’extraie jamais complètement. Quand il s’est lancé dans la réalisation de son premier long-métrage, The Indian Runner, l’acteur à fleur de peau Sean Penn avait une envie : adapter à l’écran la chanson de Bruce Springsteen, “Highway Patrolman“. Le pari est gagné. Mieux encore que prévu. Plus qu’un film, « The Indian Runner » a intégré toute la charge mélancolique que dégage chaque morceau du boss à gros biceps. Un feeling rock abattu, une lenteur néo country, une ambiance de psychédélisme working class. Pour son histoire, pour ses protagonistes, pour ses cadrages à hauteur d’homme viril qui s’effondre, pour sa B.O de rock humain (The Band, Neil Young, Janis Joplin entre autre) ce film me fera toujours chialer comme un gosse. Cette scène au ralenti incorporant le plus beau morceau signé par les affreux hippies de Jefferson Airplane est à elle seule un chef d’œuvre de douceur.
JVC
,« PERFECT DAY » de Lou Reed dans “Trainspotting“ de Danny Boyle (1996)
L’héroïne est une vraie saloperie, c’est aussi une réalité. En 1996, elle était au centre du film culte et génial de Danny Boyle, Trainspotting. Pour ceux qui ne connaîtraient pas ce classique, il s’agit de la chronique d’une bande de jeunes adultes d’Edinburgh à la dérive entre délinquance de baltringues et toxicomanie paresseuse sous le gouvernement de Margaret Thatcher. Le film de Boyle concilie logiquement et génialement les deux dans cette scène où l’immortelle “Perfect Day“ de Lou Reed (qui en connaît un rayon en matière d’héroïne) sonorise idéalement la pathétique overdose d’Ewan McGregor.
BD
,« HOLD TIGHT » de Dave Dee, Dozy, Beaky, Mitch & Tich dans “Boulevard de la Mort“ de Quentin Tarantino (2007) :
On le sait, Quentin Tarantino est passé maître dans l’art de donner une nouvelle vie médiatique à des tubes vintage oubliés. Ce « Hold Tight » anthologique et martelé en est la preuve éclatante. Nous sommes ici à la moitié du dionysiaque Boulevard de la Mort (Death Proof, 2007) et la petite troupe d’héroïnes ultra-sexy s’apprête à périr massacrée dans un crash routier franchement barbare. Mais avant cela, la divine Syndey Tamiia Poitier aura eu le temps de présenter – conscience professionnelle du nerd oblige – les auteurs de cette bande-son de la mort : les improbables Dave Dee, Dozy, Beaky, Mitch & Tich – pour lesquels, apprend-on, Pete Townshend aurait failli quitter les Who !
MC
, MODERN LOVE » de David Bowie dans “Mauvais Sang“ de Leos Carax (1986)
Le réalisateur français Leos Carax vaut mieux que son statut stupide de poète maudit. Prenons le plutôt comme un esthète, un adolescent attardé, un marginal et, aussi, l’enfant turbulent de Jean-Luc Godard et Jean Vigo. Tout ça à la fois. Avant que l’industrie du cinéma ne lui fasse payer au prix fort les échecs publics et les dépassements de budget de Les Amants Du Pont Neuf et Pola X, Carax rêvait de réaliser une adaptation du Portrait De Dorian Gray d’Oscar Wilde. Dans le rôle du portrait en question, le réalisateur maniaque voulait David Bowie et Iggy Pop. Finalement, ce long-métrage n’a jamais existé et c’est terriblement triste pour la poésie des images. Pour se consoler on regarde souvent cet extrait de son second (et plus beau) film Mauvais Sang. Alex (Dennis Lavant) doit subtiliser un vaccin contre une maladie qui détruit les amoureux. Entre temps Alex tombe amoureux de la jolie Anna (Juliette Binoche). Comment mieux mimer la violence des sentiments que se tordre en convulsions et sprinter dans la nuit sur fond du “Modern Love“ de David Bowie ? A partir de cette scène, entre mime et performance, on s’est dit que Leos Carax était le seul réalisateur français à offrir une transcription du rock dans le triste cinéma français. Mais le rock, le cinéma qu’est ce que c’est ? Juste courir sans but et sauter car on est amoureux fou.
JVC
,« LONG LONG WHILE » de The Rolling Stones dans “Casino“ de Martin Scorsese (1995)
Le récent (et très ennuyeux d’ailleurs) Shine A Light a permis à tous les rédacteurs du monde entier de nous remettre en tête les différentes étapes de la love story entre le génial cinéaste et les increvables rosbeefs. Pour le coup, toutes les interventions stoniennes dans le cinéma de Scorsese sont prodigieuses. Le réalisateur peut même se targuer d’être un fan au goût sur en mettant en exergue dans ses films des “Heart Of Stone“ ou “Monkey Man“ plutôt que des tubes plus convenus. De manière très subjective, je choisirai pour notre aimable lectorat de Yahoo.fr et voxpopmag.com, la scène d’anthologie et très violente de Casino avec à l’honneur Joe Pesci fou furieux et la chanson “Long Long While“. Il est possible que vous ne connaissiez pas ce titre, il s’agit, pour l’anecdote, de la face B anglaise du 45 tours “Paint It Black“. C’est un blues de blanc-bec classique pour les Stones de l’époque (1966), sur lequel Mick Jagger livre une performance formidable dans le style passif-aggressif. Si le potentiel commercial de la chanson était assez faible pour les Stones, son potentiel dramatique est parfait pour accompagner la sauvagerie mafieuse de Joe Pesci. Quant au flegme italien de DeNiro, il reste inégalable.
BD
,« JUST LIKE HONEY » de The Jesus & Mary Chain dans “Lost In Translation“ de Sofia Coppola (2004)
On ne remerciera jamais assez Sofia Coppola. En un film, elle a mine de rien ancré dans la culture de toute une génération : le génie de Bill Murray, le statut d’icône de Scarlett Johansson et la musique de Jesus & Mary Chain comme références incontournables. Le mariage émotionnel entre le cinéma et l’extrait mythique de l’album Psychocandy marche formidablement. Scarlett Johansson est depuis montée sur scène pour chanter ce titre en duo avec la ténébreuse fratrie écossaise. Son album sorti l’an dernier témoigne amplement de son goût pour le son torturé des Jesus. Avec Sofia Coppola, les frères Reid accèdent à l’immortalité sur pellicule.
BD