Alors Voxpop, on a sorti son missel pour la messe dominicale ?
Non non.
Cela fait juste 20 ans que l’association Musique et culture officie à Plougastel-Daoulas (la fameuse fraise), investissant les nombreuses chapelles rénovées de la presqu’île pour y donner des concerts de tous les genres. Samedi, c’est donc le Sabbat juif que l’on a fêté, au son d’un trio de anches (clarinette, hautbois, basson), trio de chambre original qui a pris son essor au XXe siècle.
On nous dit que l’on a une chance incroyable puisque, ce jour-là, la chanteuse Jutta Cattersen est venue de Berlin pour nous faire partager sa passion pour les chants yiddish. L’hautboïste, Michel Hoffmann, a qui l’on doit les compositions et les réarrangements des traditionnels klezmers joués par le trio ajoute que c’est presque une exclusivité pour un trio de anches d’accompagner Jutta…
Chants religieux, propices au recueillement et chants de mariage ou d’amour, propices à la danse se succèdent. C’est que, le « klezmer » (mot hébreu qui signifie « instrument de musique ») accompagne la vie quotidienne des shtetl (bourgades juives) d’Europe de l’Est. Cette tradition musicale, qui date du XIIIe siècle, est indissociable du yiddish, dialecte qui a pour base l’allemand associé à l’hébreu et à d’autres dialectes européens. Cette musique qui a accompagnée la diaspora juive a, bien sûr, beaucoup évolué à travers les âges, notamment quand elle a accosté en Amérique, se teintant alors énormément de jazz. Mais les instruments les plus caractéristiques du klezmer restent la clarinette et le violon.
Les traditions juives qui rencontrent le jazz… Cela ne vous rappelle rien ?
Le Chanteur de jazz ! Oui, le film d’Alan Crosland, considéré, en 1927 comme le premier film parlant où Al Jolson tient tête à son rabbin de père qui refuse qu’il fasse carrière dans la musique de goy. A la fin, le jazz, Broadway et la modernité l’emportent (même si le fiston conçoit à renoncer à une prestation pour venir chanter à la Yom Kippour à la place de son père, mourant).
Aujourd’hui, on va vous montrer que le klezmer, ça peut être cool et audacieux…
Monsieur Krakauer est justement un jazzman virtuose de la clarinette. Plutôt que vous faire un éloge technique du bonhomme, on va vous raconter un des meilleurs concerts qu’il nous ait été donné de voir… Il fallait déjà y arriver à ce concert ! Rennes, sous la menace estudiantine manifestant contre le CPE dont nous faisions alors partie bien que pacifique pour notre part. La route de l’Ubu, jalonnée de téméraires CRS qui, alignés sur un quai de la Vilaine, n’hésitaient pas à lancer des gaz lacrymogènes sur le quai d’en face. C’est donc la larme à l’oeil que l’on entrait dans la salle au pilier. Et on a bien fait de risquer notre vie ! David et son Klezmer Madness se sont donnés sans retenue. Jazz, rock, hip hop… Le klezmer est joué à toutes les sauces. Euphorique face à la jeune foule qu’il a attirée, Mister Krakauer nous explique combien il admire notre mouvement étudiant (nous, moins) avant de nous gratifier de pas moins de 4 rappels suivis d’une longue séance de dédicace… C’est ce qu’on appelle se donner corps et âme à sa passion…
Ce concert n’aurait pas été une aussi grande réussite sans la présence d’un MC gringalet qui apporte ses samples et sa touche de modernité à la musique de Krakauer. SoCalled se produira à son tour avec son groupe sur la scène de l’Ubu, l’année suivante. Nouveau concert dans nos highlights ! Pour décrire l’énergumène, c’est un peu comme si Woody Allen se mettait à faire du rap… Et… à jouer de l’accordéon. Vous en connaissez beaucoup, vous, des MC accordéonnistes ? C’est, entre autres, une des rares personnes que l’on peut écouter jouer de ce truc sans avoir envie de lui mettre un autre genre de soufflet… Ensuite, SoCalled est à mourir de rire, un vrai « entertainer » entre les morceaux et magicien avec ça (demandez-lui le tour du magazine déchiré !). Enfin, SoCalled explique lui-même sa démarche sur son album, Ghettoblaster, dans l’un des samples qu’il a récolté à la manière d’un DJ Shaddow fouillant non dans les bacs à soul mais dans les vieux disques de klezmer : « je joue cette musique, non pas parce qu’elle est meilleure que les autres mais parce qu’elle fait partie de ma culture, c’est la mienne… »
On savait bien que les Canadiens étaient les rois du recyclage…
Même l’écurie « post-rock » du label Constellation a son groupe de klezmer. Preuve, s’il en est, que cette tradition séculaire a digéré Sonic Youth et My Bloody Valentine. Chantés en yiddish, les titres de BOO semblent d’un autre âge et pourtant, il y a « un petit je ne sais quoi » dans le son qui nous ramène à Godspeed, Do Make Say Think et autres fiertés du label et qui fait que l’on ne s’étonne nullement de cette signature. Au contraire, on s’en réjouit !
Une chanson (la plus belle, pour nous, d’Electrelane et qui a toujours fait son effet le public français) qui s’inspire des rythmes klezmers. Sur la version de l’album, il y a un violoncelle qui rapproche un peu plus le morceau des orchestrations traditonnelles mais voici un exemple de ce qu’on peut faire du klezmer quand on est « rock’n'goy »…